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avec Allociné

 

 

M le Maudit - Fritz Lang

Une petite histoire de
la folie au cinéma


Timide, tel est l'adjectif qui pourrait le mieux qualifier le rapport que le cinéma entretient depuis maintenant un siècle avec la folie et tous les phénomènes regroupés sous ce terme générique. Tout se passe comme si ce mot, et donc les attitudes qu'il désigne, l'attirait et l'effrayait en même temps. Tout se déroule comme si la caméra singeait les réactions dont la plupart des personnes ont fait et font encore preuve face à ce que le vocabulaire ne circonscrit qu'avec peine. Fascination et peur, avance et recul, voici les mouvements qui caractérisent le cinéma depuis sa naissance. Est-ce à dire qu'il serait par essence bourgeois, craintif, étriqué, sans curiosité ?

Et pourtant, quelles richesses à explorer ! Démence, psychoses, névroses, état limite, schizophrénie... autant de mots, autant de manières de découper la réalité, de la ranger en cases. Mais aussi autant de façons supposées de penser et de sentir soi et le monde, pour celui qui les vit de l'intérieur. Ainsi s'offre au cinéma un vivier de pensées à réfléchir. Ce sont autant de visions qui permettraient une éducation de notre regard, qui le relativiserait et lui apporterait un nouveau champ de possibles. A travers les joies et les douleurs, elles l'illuminerait. Mais il semble que le cinéma soit souvent resté à l'orée de ces territoires si mal connus. Que l'on pense la folie comme une zone désertique balayée par les craintes et la souffrance ou, de façon plus romantique, comme un jardin foisonnant de liberté, elle a quelque chose à nous dire. Quelque chose que le cinéma, souvent, ne semble pas vouloir écouter. Jusqu'à aujourd'hui il a plus utilisé la folie pour parler d'autre chose que pour vraiment lui laisser la parole.

D'abord il y eu Georges Méliès. Ces films exprimaient une libération, un élan poétique que nous pourrions qualifier d'extravagant et de fou. Ils contenaient un vent surréaliste qui portait la voix de la déraison. Puis, dans un même mouvement, déboulèrent les rois du burlesque. Leurs corps élastiques et les tonnes de maisons brisées et autres tôles écrasées les amenèrent bien au delà de la simple clownerie. Leur folie destructrice était une véritable machine à broyer les valeurs. Leurs régressions perpétuelles les conduisaient à un anarchisme peut-être involontaire. C'est cette même démence très concertée qui amena sur le devant de la scène, quelques années plus tard, les Marx Brothers, génies de l'art dévastateur. Ce n'est pas pour rien qu'un autre grand "malade" de ce siècle, Antonin Artaud, a vu dans Monkey Business, "un hymne à l'anarchie et à la révolte intégrale".

Ce tourbillon de rires survint dans l'entre-deux guerres. Et s'il était le rayon de soleil recherché par tous, après avoir entrevu ce dont l'homme était capable en terme de folie guerrière, il ne pouvait occulter l'inquiétude qui perdurait. Quelques films s'en font l'écho. Les deux adaptations du Docteur Jekyll et Mister Hyde, l'une muette avec Lionel Barrymore, l'autre parlante de Rouben Mamoulian, sont l'expression d'une angoisse sourde que la fin de la guerre ne réussit pas à éteindre. S'y ajoutèrent les œuvres de l'expressionnisme allemand, avec, entre autres, Les Mains d'Orlac, Le Golem et surtout Le Cabinet du docteur Caligari. De ces films émanait un parfum de mort et de schizophrénie. La volonté de pouvoir et la paranoïa s'y dévoilaient de manière inquiétante.

Cette noirceur, cette tempête sous un crâne, dont on trouve des remoux jusqu'au Japon avec le surprenant Une page folle de Teinosuke Kinugasa, ne pouvait qu'aboutir à des œuvres visionnaires. Le J'accuse d'Abel Gance fut un plaidoyer pour la paix où la folie étreignait celui qui vit trop loin, qui, pour son malheur, aperçut déjà les millions de morts d'un conflit encore hypothétique. Et, avec dix ans d'avance, La trilogie du Docteur Mabuse annonçait l'arrivée du nazisme et, implicitement, le chaos meurtrier que cela entraînerait. Ces œuvres de Fritz Lang, auxquelles il faut adjoindre M le Maudit, restent un précieux témoignage sur la folie collective qui peut emporter les hommes d'une époque incertaine. Lire la suite

Dossier La folie à L'écran

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