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David
Cronenberg

l'illusion


Toute l’œuvre de Cronenberg repose sur l’intrication du réel et du virtuel. L’illusion oblige, pour qui la devine, à s’en méfier, et ce conformément à l’idée qui veut qu’une illusion cache toujours un maléfice.
A priori, l’image, chez Cronenberg, est le centre névralgique. Elle est source et aboutissement. Cronenberg diagnostique très simplement le mal moderne : l’homme contemporain est vidé, ontologiquement éclaté et il ne cesse de se remplir, de se gaver d’images. Videodrome par exemple brasse une somme énorme d’images avec cette présence inquiétante, presque malsaine : la télévision qui ouvre et clôt le film. Ce besoin - la consommation d’images - poussé jusqu’au vice revêt alors tous les symptômes de la toxicomanie : la dépendance, l’effervescence et la versatilité. Ce besoin d’images équivaut à l’acceptation de la réalité comme illusion : une sorte de libido dominandi, une servitude volontaire. Et ce désir de soumission vis-à-vis de l’image s’impose comme noyau de la réalité. Dans Videodrome, le Pr O’Blivion le dit clairement : "La télévision est plus que la vie". L’homme télévisionnaire emmagasine ce qui défile devant ses rétines et c'est parfois à son insu qu'il devient le voyeur anonyme d’un imaginaire qui tend à ne plus l’être, qui tend à s’incarner, non pas au sens chrétien du terme, mais au sens matérialiste, c’est-à-dire que l’image se veut existence, fragment d’existence, dès lors qu’elle est vécue par procuration. Ainsi, l’image qui n’est certes jamais matérialisée devient-elle une réalité à laquelle nous adhérons. Il s’ensuit alors une confusion, une superposition troublante, en tout cas dérangeante, entre le réel et l’imaginaire. Dans cette bacchanale des images, tout a valeur de vrai, tout postule à la vérité. Apparaissent, non point des images distanciées de la réalité, mais bien des visions amenées dans la réalité qui se succèdent les unes aux autres de manière ininterrompue. The Dead Zone nous prouve ce vertige avec Christopher Walken notamment, harcelé par ses visions.

La vérité s’avance-t-elle toujours masquée ? L’hyperréalisme est-il une illusion dévoilée ? Si la vérité est dissimulée, c’est que le cinéma est porteur d’idéologie. ExistenZ est à ce titre très parlant en ce que les frontières entre la réalité et la fiction sont plus que poreuses. Et de ce débat entre réalisme et illusionnisme ressort une méditation sur l’avenir du cinéma classique : est-il voué à la disparition ? Est-ce la mort imminente du sujet ? "Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière". Ces mots de René Char expriment mieux que tout autre cette sensation d’être dans un monde à part, d’être à l’intersection, à la lisière de deux mondes qui se touchent, s’entrelacent. Or la plus subtile des illusions n’est-ce pas celle qui nous fait croire que nous sommes intouchables, hors de portée de l’illusion ? C’est là notre erreur que de nous croire plus rusé que le cinéaste ontarien. Une fois que l’on se rend compte de cette erreur, il est déjà trop tard, Cronenberg a tissé sa toile autour de nous. Soit dit en passant, nul besoin pour nous berner d’atmosphère gothique ou de formules ensorcelantes. La mystification s’opère tranquillement sous couvert d’une histoire simple, apparemment "banale". Qui aurait pu prédire que Bill Lee, le héros du Festin Nu, sombrerait dans une psychose ravageuse ? The Dead Zone, The Fly, Dead Ringers se déroulent sur un mode logique. Et pour nous qui sommes à l’affût de la faille, qui dit logique dit cheminement vers la vérité. L’image, encore une fois, nous emmène vers l’illusoire vérité.

"L’art au service de l’illusion, voilà notre culte." 
Nietzsche

Naviguer du réel au virtuel (à moins que les deux ne soient l’envers et l’endroit d’une même dimension), c’est ce à quoi revient tout l’art de Cronenberg. Car sur l’instant, pouvons-nous dire, ce n’est que du cinéma... ce n’est que du bricolage, qu’une langue d’Esope... Peut-être, conviendrait-il mieux de dire que le monde de Cronenberg est une réalité artificielle qui nous déroute totalement. Toute une œuvre en trompe-l’œil donc. Le Pr O’Blivion aurait-il raison en affirmant que "la seule réalité est celle que nous perçevons par nos sens" ? Tout n’est qu’artifice, tout n’est que travestissement nous enseigne l’allégorie de la caverne de Platon. Cronenberg opine et nous voilà ballottés comme des peluches toutes molles, sans réaction. L’image est si puissante qu’elle devient l’oracle vers lequel nous nous tournons pour voir et comprendre la réalité. L’image s’est faîte Verbe et le Verbe se faisant chair, voilà l’horreur, la peur et le trouble matérialisés. Nous sommes coincés.

Cronenberg ne s'est jamais fait l’avocat du pessimisme. En revanche il a choisi l’illusion comme vérité de la vie, sous la forme du cinéma. L’équation est simple : la vie est une illusion et l’illusion une maladie. La maladie nous ronge, donc la vie nous broie. Et notre croyance en la guérison passe obligatoirement par le dédoublement, la métamorphose kafkaïenne qui aboutit à la volonté de puissance. A vrai dire, son œuvre a des accents très nietzschéens : chez Cronenberg il n’y a pas "d’après", d’illusions métaphysiques mais un étroit rapprochement du réel et du virtuel, jusqu'à l’adéquation des deux. Car le propre de notre civilisation de l’image, n’est-ce pas de dire, encore avec Nietzsche, que "les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont" ?

Anthony Dufraisse