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Toute luvre de Cronenberg repose sur lintrication du réel et du virtuel. Lillusion oblige, pour qui la devine, à sen méfier, et ce conformément à lidée qui veut
quune illusion cache toujours un maléfice.
A priori, limage, chez Cronenberg, est le centre névralgique. Elle est source et aboutissement. Cronenberg diagnostique très simplement le mal moderne : lhomme
contemporain est vidé, ontologiquement éclaté et il ne cesse de se remplir, de se gaver dimages.
Videodrome par exemple brasse une somme énorme dimages avec cette présence inquiétante, presque malsaine :
la télévision qui ouvre et clôt le film. Ce besoin - la consommation dimages - poussé jusquau vice revêt alors
tous les symptômes de la toxicomanie : la dépendance, leffervescence et la versatilité. Ce besoin dimages équivaut à lacceptation de la réalité
comme illusion : une sorte de libido dominandi, une servitude volontaire. Et ce désir de soumission vis-à-vis de limage simpose comme noyau de la
réalité. Dans Videodrome, le Pr OBlivion le dit clairement :
"La télévision est plus que la vie". Lhomme télévisionnaire emmagasine ce qui défile devant ses rétines
et c'est parfois à son insu qu'il devient le voyeur anonyme dun imaginaire qui tend à ne plus lêtre, qui tend à sincarner, non pas au sens chrétien du
terme, mais au sens matérialiste, cest-à-dire que limage se veut existence, fragment dexistence, dès lors quelle est vécue par procuration. Ainsi, limage qui nest
certes jamais matérialisée devient-elle une réalité à laquelle nous adhérons. Il sensuit alors une confusion, une superposition troublante, en tout cas dérangeante,
entre le réel et limaginaire. Dans cette bacchanale des images, tout a valeur de vrai, tout postule à la vérité. Apparaissent, non point des images distanciées de la
réalité, mais bien des visions amenées dans la réalité qui se succèdent les unes aux autres de manière ininterrompue.
The Dead Zone nous prouve ce vertige avec Christopher Walken notamment, harcelé par ses visions.
La vérité savance-t-elle toujours masquée ? Lhyperréalisme
est-il une illusion dévoilée ? Si la vérité est dissimulée, cest que le cinéma est porteur didéologie.
ExistenZ est à ce titre très parlant en ce que les frontières entre la réalité et la fiction sont plus
que poreuses. Et de ce débat entre réalisme et illusionnisme ressort une méditation sur lavenir du
cinéma classique : est-il voué à la disparition ? Est-ce la mort imminente du sujet ?
"Nous ne pouvons vivre que dans lentrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de lombre et de la lumière". Ces mots de René Char expriment
mieux que tout autre cette sensation dêtre dans un monde à part, dêtre à lintersection, à la lisière de deux mondes qui se touchent, sentrelacent. Or la plus subtile
des illusions nest-ce pas celle qui nous fait croire que nous sommes intouchables, hors de portée de lillusion ? Cest là notre erreur que de nous croire plus rusé que
le cinéaste ontarien. Une fois que lon se rend compte de cette erreur, il est déjà trop tard, Cronenberg a tissé sa toile autour de nous. Soit dit en passant, nul besoin
pour nous berner datmosphère gothique ou de formules ensorcelantes. La mystification sopère tranquillement sous couvert dune histoire simple, apparemment
"banale". Qui aurait pu prédire que Bill Lee, le héros du Festin
Nu, sombrerait dans une psychose ravageuse ? The Dead Zone, The
Fly, Dead Ringers se déroulent sur un mode logique. Et pour nous qui sommes à laffût de la faille, qui dit logique dit cheminement vers la vérité. Limage, encore une fois,
nous emmène vers lillusoire vérité.
"Lart au service de lillusion, voilà notre culte."
Nietzsche
Naviguer du réel au virtuel (à moins que les deux ne soient lenvers et lendroit dune même dimension), cest ce à quoi revient tout lart de Cronenberg. Car sur
linstant, pouvons-nous dire, ce nest que du cinéma... ce nest que du bricolage, quune langue dEsope... Peut-être, conviendrait-il mieux de dire que le monde de
Cronenberg est une réalité artificielle qui nous déroute totalement. Toute une uvre en trompe-lil donc. Le Pr OBlivion aurait-il raison en affirmant que
"la seule réalité est celle que nous perçevons par nos sens"
? Tout nest quartifice, tout nest que travestissement nous enseigne lallégorie de la caverne de Platon.
Cronenberg opine et nous voilà ballottés comme des peluches toutes molles, sans réaction. Limage est si puissante quelle devient loracle vers lequel nous nous
tournons pour voir et comprendre la réalité. Limage sest faîte Verbe et le Verbe se faisant chair, voilà lhorreur, la peur et le trouble matérialisés. Nous sommes
coincés.
Cronenberg ne s'est jamais fait lavocat du pessimisme. En revanche il a
choisi lillusion comme vérité de la vie, sous la forme
du cinéma. Léquation est simple : la vie est une illusion et lillusion une maladie. La maladie nous ronge, donc la vie nous broie. Et notre croyance en la guérison
passe obligatoirement par le dédoublement, la métamorphose kafkaïenne qui aboutit à la volonté de puissance. A vrai dire,
son uvre a des accents très nietzschéens : chez Cronenberg il ny a pas
"daprès", dillusions métaphysiques mais un étroit rapprochement du réel et du virtuel, jusqu'à ladéquation des
deux. Car le propre de notre civilisation de limage, nest-ce pas de dire, encore avec Nietzsche, que
"les vérités sont des illusions dont on a oublié quelles le sont"
?
Anthony
Dufraisse
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