Depuis toujours le cinéma américain n’a jamais eu le moindre respect pour sa petite sœur, l’industrie du comics. Depuis de nombreuses années, des personnages mythiques de super-héros subissent le formatage des adaptations cinématographiques et la majorité du public subit sans broncher ce qu’elle considère comme la transposition d’un genre mineur. Seul les fans, (qui savent eux ce que vaut vraiment le neuvième art) en subissent les conséquences. Aujourd’hui, Brian Singer donne vie non pas à un super-héros mais à toute une équipe. Les X-Men.
Essayez de comprendre ce que peut ressentir un fan de comics lorsqu’il lit l’une de ces rumeurs dont les journaux de cinéma nous abreuvent en permanence (un quart à peine s’avèrent généralement fondées) qui lui explique que, d’ici peu de temps, un grand studio tel que la 20th Century Fox va adapter un de ses comics favoris, j’ai nommé les X-Men.
Il y a fort à parier que pour lui et l’ensemble des comics fans (ils existent et n’ont pas forcément 12 ans, je vous assure !) la première réaction sera un sourire ironique suivi de près par un froncement de sourcils agacé.
Le sourire, il est dû à la gageure. Le fan revoit mentalement ses personnages favoris avec leurs costumes et leurs personnalités qui ne lui semblent aucunement ridicules car ils sont tout à fait inscrits dans un univers de bande-dessinée qui leur donne une crédibilité sans faille. Seulement dans le cadre d’un film, comment s’imaginer un ensemble d’individus costumés et dotés de pouvoirs divers, incarnés par des acteurs qui cherchent à donner forme humaine à ce qui n’y a jamais songé un seul instant.
Le froncement de sourcils, quant à lui, découle directement de ce sourire. Si les X-Men sont parfaits en bande-dessinée c’est parce que des scénaristes brillants tels que Chris Claremont ou John Romita Jr (ceux qui leur ont offert leurs plus beaux moments) ont eu le temps (au fil d’un grand nombre d’épisodes) de leurs insuffler tranquillement les sentiments, les traumas et les personnalités qui en ont fait les personnages mythiques qu’ils sont aujourd’hui.
Le cinéma quoi qu’on en pense c’est aussi et surtout une heure et demi voir deux heures (au-delà on s’étonne) de temps durant lesquels une histoire complète, depuis son amorce jusqu’à son dénouement, nous est contée. Alors quant il s’agit de nous parler d’une dizaine de personnages que l’on a pu voir évoluer durant plus de trente ans ! On est en droit de s’attendre au pire.
Le premier des héros
Et ce fut toujours le problème majeur de cet exercice périlleux qu’est l’adaptation de comics. La première aux yeux de la majorité du public est bien sûr celle de Superman avec Christopher Reeves dans le rôle de l’homme en collant. Il y en eu bien d’autres avant, des Superman, Spiderman, Batman… mais toutes dans le cadre de séries Z ou du moins de films que l’on ne prit même pas la peine d’importer en France. Donc, Superman qui en 1978 fit un véritable carton (même en France qui n’est pourtant pas friande de films de ce genre). Les comics fans ne pouvaient que se réjouir. Se réjouir mais sans plus. En effet, Superman est l’un des héros les plus populaire de la bande dessinée. Posez la question à n’importe qui, il est le seul nom qui vienne le plus naturellement aux esprits les moins initiés. Peu de prise de risque donc de ce côté là. De plus l’interprétation de Reeves (excellente) et le contenu du scénario proposaient déjà ce qui devint rapidement une tendance dans ce genre de film : “L’ironie et la gêne”. Acteur de théâtre, Reeves ne s’était même jamais imaginé tenir un rôle de ce type. Il proposa ainsi quelque chose d’assez étrange et culotté pour distinguer l’humain Clark Kent du héros Superman. Deux personnalités bien distinctes, l’une gauche et timide (inspirée directement par le jeu de Cary Grant dans L’Impossible monsieur Bébé selon l’intéressé) et l’autre plus solennelle et rigide, la bonté à l’état pur, plus dans l’esprit du comics.
Le scénario, pour sa part, s’arrangeait toujours pour que cette part directement inspirée de la B.D soit ridiculisée. Il suffit de revoir le film pour se rendre compte que depuis la fiancée de Superman, Lois Lane, jusqu’au plus petit figurant, tous ont un bon mot pour se moquer, l’un du costume, l’autre de la rigidité du héros. En manière de résumer, le film plombe la B.D. Et la tendance se vérifiera au fil des suites, de plus en plus portées vers le comique et de plus en plus ridiculisantes.
Le monde du comics ne s’en remis pas. Durant des années, le super-héros ne connu pas de renouveau Tout juste une Super Girl bon teint en 1984 puis plus rien…
Batman, la relève et l’explosion
Plus rien jusqu’au jours où, contre toute attente, c’est un auteur de comics qui remit au goût du jour l’un des héros les plus vieux et les plus fatigués de la maison D.C. Comics.
Depuis de nombreuses années, Batman ne faisait plus rêver personne. Les nombreuses aventures, les partenaires multiples (jusqu’à un Bat Boy et un Bat Dog) ainsi qu’une série télé géniale mais totalement cynique vis à vis du monde du héros avaient eu raison de ce pourtant beau et complexe personnage.
Le scénariste et dessinateur Frank Miller lui redonne alors dans le courant des années 80, une nouvelle jeunesse en… le vieillissant et en orchestrant sa mort. Le succès de cette B.D. (Batman, Dark Knight) est tel qu’il parvient même à réveiller les producteurs à l‘odeur alléchés du nouveau potentiel du héros dépoussiéré.
Un film est alors mit en chantier en 1989, dirigé par l’une des figures alors montante de Hollywood, le génial Tim Burton. Ce dernier, doté d’un univers très personnel (voir Edward aux mains d’argents, Nightmare before Christmas ou encore récemment Sleepy Hollow pour s’en convaincre), est quelque peu embarrassé par ce film de commande. Adepte toutefois des sous-cultures américaines, il compose avec un scénario très plan-plan pour insuffler au film une atmosphère proche du gothisme et du Métropolis du Fritz Lang. Influences cinématographiques, donc, mais aussi influences de B.D. Il fait de Batman un personnage sombre ce qui ne colle pas avec le héros originel de Bob Kane. La violence que l’on retrouve chez le Joker mais aussi chez le héros (on les traite tous deux de psychopathes et ils sont chassés par la police) est issue de l’imaginaire des auteurs de comics qui, à la suite de Frank Miller, ont fait de Batman un héros cruel, parfois fou et adepte de l’autodéfense.
Car avec Frank Miller comme chef de file et quelques autres, le monde du comics à subit une forme de révolution. L‘industrie ressasse depuis des années les mêmes héros et les auteurs n’ont pas le droit de proposer de nouveau personnages aux frileuses maisons d’éditions. Pourtant le monde à changé depuis les années 50, et en 1980, ils sont nombreux à vouloir sortir du classique duo : méchant diabolique et héros moral. Les super-héros traditionnels sont alors dotés de failles et réintégrés à la société moderne. Le Batman de Burton est le fruit de cette nouvelle génération de comics. Le héros est traumatisé par le meurtre de ses parents, il est violent et poussé à outrepasser la loi. Toutefois, il en garde une grande part de moralité et un humour au ras des pâquerettes. La vraie part d’innovation se trouve en fait dans le génial personnage du Joker. Burton à l’intelligence de confier le rôle au bouillonnant Jack Nicholson. Ce dernier s’en donne à cœur joie dans le rôle du clown cruel qui vient dynamiter un scénario qui ne peut s’empêcher de passer par les chemins classiques du film de super-héros (explication des origines, révélation de l’identité, affrontement au sommet). Le film offre, de plus, une ambiance qui se démarque de son prédécesseur Superman. La ville qui voit naître le héros, n’existe pas (elle porte le nom de Gotham City). Elle est un mélange entre New York et une vieille ville d’Europe centrale. Ce détail à son importance puisqu’il permet de sortir le héros d’un cadre réaliste qui ne peut empêcher de rendre ridicule un personnage déguisé.
Le succès de Batman ne pouvait laisser les autres maisons de production indifférentes aussi tout le monde part de son petit projet. On a ainsi droit à un pitoyable Punisher (sans costume ni pouvoir, juste une banale intrigue de film d’action) un sympathique Rocketeer plutôt infantile (dû à la compagnie Disney qui s’était déjà essayé au genre avec un kitchissime Condorman en 1981).
Bien peu de chose en somme puisque la vraie bonne surprise se trouve à nouveau en la personne de Tim Burton qui revient en 1992 avec une suite Batman, le défi. Pour ce film, le réalisateur est bien plus libre et le scénario qui a été conçu à son intention par l’excellent Daniel Waters est truffé de petites inventions. Le film en ressort doté d’une ambiance très décalée, assez éloigné du blockbuster qu’était le premier opus. Burton en profite pour mettre au second plan le personnage de Batman (qu’il ne comprenait décidément pas) pour donner la part belle à deux méchants de grande envergure Catwoman et surtout le Pingouin. Le réalisateur avait probablement compris que la clef de la réussite de sa première incursion dans le genre était due à la qualité de son méchant. Ici, Danny De Vito donne une interprétation grandiose et grandiloquente d’un personnage qui pourtant était traité comme un vulgaire second couteau par les auteurs de comics. Pour le reste, l’univers de la B.D. se trouve merveilleusement desservit ici. Batman, le défi est à cet effet, probablement la meilleure transposition d’un univers de comics à l’écran. Burton fait d’un film pop corn, de Box-Office (ce qu’il sera aussi) un grand opéra baroque. La parodie n’en est pourtant pas absente et on sent à nouveau à quel point Burton n’apprécie pas de faire un film de commande. Toutefois, l’univers personnel du cinéaste est tellement présent, de même qu’une intrigue malicieuse que l’on tient sans conteste ici, la référence en matière de film de super-héros.
Inutile de s’étaler sur la suite des événements. On sait que c’est Joel Schumacher qui a ensuite prit les choses en main. Burton producteur n’y put rien. Schumacher reprit les grandes idées de Burton pour deux suites imbuvables (Batman forever ?, Batman et Robin) en y mêlant son absence totale d’idée. L’intention originelle du cinéaste était de revenir à l’esprit de la série télé des années 60 : humour, méchants hauts en couleur et castagnes incessantes. Seulement il manque le second degré. Les personnages ne sont plus noirs, ils sont bouffons et tentent tous de placer leurs petites astuces (la palme à Mister Freeze dans Batman et Robin qui nous sort toutes les blagues possibles portant sur le froid). Avec ces deux films, Schumacher montre tout le mépris qu’il ressent pour la bande dessinée et se révèle comme le plus grand tâcheron d’Hollywood. Passons.
Une nouvelle génération
Inspiré aussi par Batman, The Crow l’est sûrement. Univers sombre et gothique, héros torturé qui mène une quête contre le crime… L’univers ici est des plus délimité. Toutefois, il est trop réducteur de voir dans ce film une banale histoire de super-héros. Le comics original n’appartient pas à une grosse entreprise telle que Marvel ou D.C. Comics. Son éditeur se trouve être Dark Horse un indépendant qui est symbolique des années 90. En effet, les années 90 voient l’avènement d’une toute nouvelle génération d’auteur affranchis qui brisent le diktat des grands éditeurs pour créer de nouveaux héros chez des maisons indépendantes.
James O’Barr est de ceux là. Son univers n’entre pas dans le cadre des classiques héros costumés. Sa B.D. pourrait se résumer par : “Plus noir tu meurs !” Le dessin en noir et blanc est crade et glauque au possible, l’origine de l’histoire elle-même est dérangeante. Le comics fait en fait figure de thérapie pour son auteur qui met sur papier le drame de sa vie. Le viol et le meurtre de sa petite amie par une bande. Dans le comics, le petit ami meurt lui aussi mais revient pour se venger non pas comme un justicier mais plutôt comme un tueur en série.
Le film respecte avec bonheur cet univers (en l’édulcorant par endroit bien entendu) le héros n’a en effet pour but que d’éliminer ceux qui l’ont envoyé dans l’au-delà et il s’y prend de la plus violente des façons. Ici, le réalisateur à la même bonne idée que Burton de ne pas encrer le super-héros dans un univers réaliste et de respecter la personnalité et l’esprit du comics originel.
Moins réussi, Spawn est l’exemple même d’un comics intéressant qui se retrouve haché par Hollywood. Taud Ma Fardante, l’auteur est pourtant l’une des figures les plus importantes de la nouvelle génération de comics. Issu de la Marvel, il décide dans le courant des années 90, de prendre le large avec une bande de dessinateurs et de créer Image une nouvelle maison d’édition où ils pourront, à leur aise, développer des personnages dont ils pourront toucher l’ensemble des royalties. Spawn, le premier poulain d’Image fait la preuve qu’un indépendant peut toucher le plus large public (La série Spawn est, depuis ses débuts, l’une des meilleures ventes de comics de tous les temps). Au cinéma, le personnage se révèle totalement sclérosé. Une resucée du Batman de Burton où le héros se révèle mièvre (alors que le personnage trouble de Mac Farlane n’est autre qu’un des serviteurs du Diable). Un échec autant artistique que publique.
On peut mettre dans le même panier d’obscurs petits films tels que Barb Wire (malgré un scénario étrangement inspiré de Casablanca) ou Tank Girl. Ces deux films s’inspirent de comics qui ne sont pour autant pas des chefs d’œuvres mais ils ne doivent qu’à eux seuls leur total dénigrement du matériau originel qui donnent des divertissements de peu d’intérêt.
On ne s’attardera de même pas sur le Fantôme du Bengale, The Shadow, The Blade ou bien encore des Quatre fantastiques ou The Swamp Thing. Le premier n’est pas sorti en salle, les deux suivants sont pitoyables et les deux derniers sont dus au pape de la série Z Roger Corman qui a eu la politesse de ne pas les faire sortir sur nos écrans français.
X-Men
En somme peu de choses réjouissantes ces dernières années. On pourrait aussi parler de Men in Black mais admettre que le film intéressant provient d’un comics tout à fait obscur ou de Mystery Men, sorti l’année dernière qui est une parodie tout ce qu’il y a d’affligeante.
Le constat s’avère donc tout à fait décevant concernant ce mariage décidément plombé entre cinéma et comics. Mais c’était sans compter Brian Singer qui se relève d’un calamiteux Elève doué pour se plonger dans un univers très éloigné du sien (le polar avec Usual Suspect). Il signe ici avec X-Men une très fidèle et très habile adaptation d’un comics mythique. Cette fidélité ne se retrouve pourtant pas liée à de la lourdeur. Le film fait autant de clins d’yeux aux fans qu’il offre un spectacle raisonnable aux profanes.
Le film joue sur ces deux tableaux et parvient miraculeusement à convaincre tout le monde. Les personnages les plus importants sont respectés (Serval, l’un des personnages les plus populaires de la Marvel se paye la part du lion) et Singer évite tous les pièges grâce à un humour jamais parodique. En effet, tout le folklore se retrouve ici : une équipe de super-héros costumés se battant avec une bande de mutants déguisés mais tous les moments qui pourraient voir le film tomber dans le ridicule sont anticipés et aussitôt désamorcés. Les héros ne sont ainsi costumés qu’à la toute fin du film et Serval lance aussitôt une vanne : « Vous pouviez pas trouver mieux comme uniforme ?» Ce à quoi réplique aussitôt le personnage aux yeux de laser, Cyclope « Tu voulais quoi, du lycra jaune ! » (la couleur du costume de Serval dans le comics). A ce petit jeu d’allusions, en évitant de rappeler (ce qui serait fastidieux) les origines de chaques personnages, et en posant un conflit peu fin mais toutefois intéressant (les X-men sont des mutants et sont sur le point d’être persécutés à la manière des juifs durant la deuxième guerre mondiale) Brian Singer s’en sort avec les honneurs et trouve miraculeusement l’accord parfait entre respect des subtilités du comics et spectacle grand public.
Adaptations à venir
A faire les compte on doit en venir au constat négatif qu’à part quelques réussites qui font exception, le mariage qui unit cinéma et comics ne fut jamais d’amour mais plutôt de raison. Aucun film ne fut véritablement lancé sur la base d’un simple intérêt pour un comics ou un personnage. Non, ce sont les chiffres de ventes des fascicules qui ont toujours commandé les adaptations. Et de même au moment de l’adaptation, il est quasiment décelable à l’œil nu que les cinéastes et scénaristes qui se sont collés à la transposition, n’avaient aucun désir dans ce sens et qu’ils ne faisaient rien d’autres qu’un travail de commande. On peut toutefois se tourner vers l’avenir mais il n’est pas vraiment de bonne augure. On annonce chez Marvel un certain nombre de projets. Tout d’abord un Spider Man qui ne cesse de traîner et pour lequel on a longtemps vu James Cameron en réalisateur. Désormais, la rumeur penche plutôt vers Sam Raimi. Depuis que de grosses ventes ont été faites avec le comic book relatant la mort de Superman, on pense à nouveau à une adaptation. Le projet commence un peu à dater aujourd’hui mais on murmure que Tim Burton le réaliserait avec Nicolas Cage dans le rôle principal. On parle aussi de Iron Man avec l’immanquable Tom Cruise et d’une grosse production qui verrait Les Quatre fantastiques reprendre du service.
Le cinéma pense donc toujours au comics. Reste à espérer qu’il ne s’agit pas seulement d’idées courtes.
Yves LE CORRE