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"Je crois que la vérité fait toujours scandale". H.G. Clouzot
"Clouzot sinscrit dans la lignée des grands cinéastes de tempérament, notait André Bazin en 1953, de ceux qui ont un sens direct et comme physique de lefficacité
de limage cinématographique, qui possèdent également lénergie du caractère, la volonté presque viscérale nécessaire à la création sur lécran dun univers
autonome, original, qui est à la foi leur univers et celui du cinéma".
On ne saurait mieux résumer la place de Clouzot dans le panorama du cinéma français : une place
parfois inconfortable pour un homme atypique. En ouverture du VIè Festival de Cannes, en avril 1953,
"le Salaire de la Peur" provoqua la stupéfaction du public.
Dans lagitation, on compara rapidement Clouzot à Hugo, à Balzac, on loua sa maîtrise et ses prouesses techniques, Claude Mauriac qualifia le film
d"oeuvre monumentale". A la croisée du néo-réalisme italien et de la mise en scène américaine,
"le Salaire de la Peur", oeuvre pure et violente, a séduit, dhier à aujourdhui,
toute les générations de spectateurs. A lautre bout de la chaîne,
"le Mystère Picasso" suscita les plus vives réactions, scandalisa même. Le film soulèva des
polémiques à cause de Pablo Picasso qui reste le peintre constesté de
"Guernica" et de "la Femme qui pleure" mais également par les effets de montages de Clouzot qui
ne sont pas sans annoncer une certaine rupture dans lappréhension du fait pictural. Clouzot est le destinataire de tous les éloges et la cible de toutes les critiques. Sur
léchiquier des "Diaboliques", chacun bouge ses pions. Dans les Cahiers du cinéma, Jacques Audiberti salue
"un chef-doeuvre", Georges Sadoul estime que Clouzot surpasse
Hitchcock. Ses détracteurs, en revanche, légratignent, lui reprochant
"son manque dhumanité", dénonçant sa "jouissance
morbide". Et Clouzot au centre de cette mêlée se défend à batôns rompus.
Célébré pour sa psychologie noire, son orchestration du Mal, désapprouvé pour son goût de la misanthropie, sa complaisance à se vautrer dans lérotisme et la
cruauté, Clouzot est successivement porté sur un piédestal, fustigé, mis à nu.
"Pour faire un film, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne
histoire". H.G Clouzot
Après avoir appris les premières ficelles de la dramaturgie avec René Dorin, Clouzot collabore de 1931 à 1932 au remaniement des scénarios de lItalien Carmine
Gallon, futur inventeur de la série des Don Camillo. Entre-temps, il a réalisé un court-métrage,
"La Terreur des Batignolles". Cest entre Berlin, Munich, Prague,
Budapest et Vienne que Clouzot apprend les rouages de lindustrie cinématographique. Il croise Fritz Lang, accompagne Joseph Kessel en reportage.
Dans les années 40, il sattaque à la création théâtrale aux côtés de Pierre Fresnay. Si les mises en scène sont des demi-échecs, le second scénario de Clouzot,
"Les Inconnus dans la maison", daprès le roman de Georges Simenon le remet en selle. Dès lors sesquissent ses préoccupations, ses thèmes de prédilection qui resteront
jusquà la fin de sa vie.
Cest la noirceur qui pénètre et domine toute son oeuvre. Il nest dailleurs pas abusif de soumettre tous ses films à cette réference extrême quest le Mal. Clouzot lui
même le dira : "Il est bien plus facile de faire un film sur le Mal quun film sur le
Bien". Nourri de Kafka, de la philosophie des existentialistes, de la lucidité de Camus et de ses
concepts de labsurde, cest véritablement "Le Corbeau" (1943) qui va conférer à Clouzot la dimension et la renommée quil attend. Interdit par la censure militaire en
1944, tiré du purgatoire en 1947, "Le Corbeau", dénoncé comme un film destiné a salir la France, gagne, grâce à Claude Mauriac notamment, ses titres de noblesse,
autant que "La Règle du jeu" de Renoir ou "Au delà-des grilles" de René Clément.
De "Quai des Orfèvres" (1947) à "La Prisonnière" (1968), en passant par
"Le cheval des Dieux" (1950) - qui fait de Clouzot un précurseur du cinéma-vérité
- ou "la Vérité" (1960) avec Brigitte Bardot, le très controversé Clouzot apparaît comme un
"intellectuel au tempérament intensément autoritaire et
provocateur" (Romy Schneider).
"Un perfectionniste qui ne savoue jamais satisfait, qui veut obtenir, jusque dans sa nuance la plus subtile, chacune des intonations, chacun des éclairages, chaque
geste, tels que son imagination lui a permis den construire et den prévoir
lordonnance" (Romy Schneider) pour certains, père dune oeuvre factice et fantoche pour
dautres, déconcertant, on ne peut enlever à Clouzot le génie quil a eu dans lapproche du Mal, et sa radicalité, son exubérance sont autant de témoignages qui en
font un des cinéastes incontournables du siècle.
Anthony Dufraisse
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