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avec Allociné

[La cigarette à l'écran]

Effets
de dépendance


Tandis que les fumeurs deviennent de plus en plus marginaux aux États-Unis (un quart de la population consomme encore régulièrement du tabac contre 50% en 1950), le nombre de cigarettes à l’écran ne cesserait d’augmenter, selon de nombreuses organisations anti-tabac très concernées par ce problème qu’elles jugent capital. Difficile de croire qu’un objet à priori aussi insignifiant qu’une cigarette puisse autant déchaîner les passions, Hollywood étant, une fois de plus, jugée responsable de tous les maux de la terre et notamment d’inciter les jeunes à fumer, par le biais d’une représentation très glamour.

Ce phénomène n’est pas franchement nouveau puisqu’en 1952, de nombreuses scènes de Macao de Joseph Von Sternberg furent supprimées à cause d’une adolescente de douze ans qui trouvait que le personnage principal fumait trop. Bien sûr, à l’époque, le désir d’atteindre un large public inquiétait plus que de se voir critiqué par des activistes anti-tabac en colère, ceux-ci étant encore peu nombreux. On retrouve d’ailleurs aujourd'hui énormément de messages anti-tabac dans les films destinés au marché des enfants. Par exemple, dans Mrs.Doubtfire de Chris Colombus, on a droit, en guise d’introduction, à un long prêchi-prêcha, asséné par Robin Williams en personne, visant à écarter les enfants de la démoniaque cigarette. C’est vrai qu’il est nécessaire de faire passer le message tôt car l’adolescence est un terrain plutôt propice à la consommation d’herbe à Nicot. James Dean n’est-il pas représenté sur de nombreux murs une cigarette négligemment posée sur le bout des lèvres, allongé près de Nathalie Wood ?

De toute façon, ne cherchez pas, dès qu’on a un ou une ado un peu perturbé(e) (repensez à Winona Rider dans Génération 90 de Ben Stiller - elle eut même le privilège de recevoir une pétition émanant de son ancien lycée la sommant d’arrêter - ou à Christian Slater dans Pump Up the Volume de Allan Moyle), la clope sert aussitôt d’attribut. Peu surprenant, donc, que les marques, qui savent très bien que cet âge charnière sera celui où l’on choisit sa marque de référence qui ne changera que peu durant toute sa vie, soient prêtes à investir des sommes folles dans les films pour qu’on ait le plaisir d’admirer leur logo flamboyant. Sans faire de mauvais esprit, dans Copland de James Mangold, pourquoi Annabella Sciorra et Ray Liotta se baladent-ils avec autant des paquets rouges et blancs, outre le fait qu’ils soient de gros fumeurs ? Eh bien, comme on est obligé, aux États-Unis, de demander à une marque son autorisation pour la mettre à l’écran, rien de tel qu’une petite participation au budget pour faire plaisir à tout le monde même si, légalement, la publicité pour le tabac est interdite dans les films.

Assez nouvelles aussi les déclarations anti-tabac explicites, comme dans The Game de David Fincher, où Sean Penn a l’impudence de s’en griller une petite dans un restaurant ultra-huppé californien, critiqué par un entourage qui vit dans un monde aseptisé. Fumer devient une non-valeur américaine comme le démontrent French Kiss de Lawrence Kasdan et Green Card de Peter Weir où Kevin Kline et Gérard Depardieu interprètent des Français n’éprouvant aucun complexe à consommer du tabac. C’est ce qu’a très justement démontré Jim Jarmusch dans Dead Man où tous les personnages cherchent désespérément à se procurer quelques feuilles de tabac ou encore John Carpenter dans L’antre de la folie où Sam Neil ne trouvait jamais le loisir de s’administrer sa dose de nicotine, empêché en cela par des interdictions qui confinaient parfois à l’absurde. Ah, il est bien loin le temps où Michael Curtiz dirigeait Le Roi du tabac, une ode à la cigarette où Gary Cooper, en bon entrepreneur épris de justice sociale, produisait la cigarette de masse et permettait à chaque américain de s’adonner à ce petit vice. Jusqu'à preuve du contraire, la cigarette possède au moins une caractéristique indélébile : elle peut plus ou moins exprimer n’importe quel état d’esprit. Le fumeur trouvera, dans la vie, toujours une bonne raison d’allumer une tige. Qu’il en ait besoin pour se réconforter, se donner de l’assurance ou parce que son corps la réclame. Au cinéma, c’est un peu différent, surtout dans le cinéma hollywoodien qui réagit de manière codée et fait intervenir la cigarette lors de moments-clé. Le cinéma indépendant, plus proche d’un effet de réalisme, change un peu les données, laissant aux personnages plus de liberté.

Jouer un fumeur fait donc partie d’un certain bagage technique, tant les mouvements corporels sont complémentaires de l’acte de fumer. Recracher la fumée, à l’instar de Julia Roberts dans Le mariage de mon meilleur ami, de P.J. Hogan, peine à faire croire qu’on ait affaire à un personnage qui fume. Les mains, le placement des doigts, le visage, le grain dans la voix font partie d’un processus parfaitement maîtrisé par Gena Rowlands qui, dans Gloria de John Cassavetes par exemple, n’a même pas à "faire croire" qu’elle fume. Il en est de même pour Robert de Niro, dans Casino de Martin Scorsese, qui symbolise un fumeur sûr de lui, rigoureux et à l’esprit vif. A l’opposé, Al Pacino dans Sea of Love de Harold Becker compose un personnage de loser, alcoolique fini, en proie à l’auto-destruction, dont l’adjuvant cigarette ne fait que renforcer la désillusion. On notera à ce propos que les scènes de bar voient souvent des nappes de fumée se répandre, confirmant que cigarettes et alcool sont indissociables.
La cigarette permet d’illustrer de manière très rapide la dépendance d’un personnage. Rien de mieux qu’une petite cigarette glissée entre les doigts pour faire très vite comprendre qu'il est accro, que ça soit au jeu, comme dans L’rnaqueur de Robert Rossen, ou à la drogue, comme Frank Sinatra dans L’omme au bras d’or de Otto Preminger, et plus récemment avec le personnage de Dirk Digler dans Boogie Nights de Paul Thomas Anderson, qui, en pleine déchéance, est vu avec une cigarette seulement à partir du moment où il devient un junkie impuissant. Outre cet effet secondaire bien embêtant, la cigarette conduit tout droit au couloir de la mort : pour preuve, la cigarette du condamné, cliché parmi les clichés, fumée avant de quitter le monde des vivants. Moins symbolique, Clint Eastwood illustre de manière âpre dans Honky-Tonk Man la lente descente aux enfers d’un chanteur accro au dernier degré, atteint de tuberculose, qui y laissera sa vie. Heureusement, la rédemption est toujours possible. Martin Scorsese, maître en la matière, montre dans Taxi Driver Robert de Niro attendant Cybill Shepherd devant son QG, fumant à grosses bouffées. Plus que l’attente et le passage du temps (voir le plan dans Feux croisés de Edward Dmytryk : la caméra quitte un cendrier plein pour nous montrer une horloge où les aiguilles ont avancé de plusieurs heures), c’est surtout la pollution du corps qui est explicitée. De toute façon, le fumeur est rarement montré sous son meilleur jour ces temps-ci. Dans A propos d’Henri de Mike Nichols, Harrison Ford incarne un avocat volage totalement amoral et fumeur. Agressé malencontreusement lors d’un braquage, alors qu’il venait acheter des cigarettes (pas de doute, c’est bien une punition divine), il change radicalement au sortir d’un coma. Bien sûr, sa métamorphose passe par l’abandon de la cigarette, nouveau péché à la mode.

Gérald Duchossoy