C'est une avalanche de compliments,
une cascade d'éloges qui semblent s'abattre sur l'uvre de Charles Chaplin, dès
qu'on s'attaque aux commentaires qui lui sont consacrés. En dépit des hyperboles et des
superlatifs, lorsqu'on veut qualifier une silhouette agrémentée d'une canne et d'une
petite moustache, on est à court de mot. Chaplin n'est plus à la mode, c'est un fait.
Mais à l'occasion d'une lecture-spectacle intitulée Albert et Charlie (comprenez
Einstein et Chaplin), j'ai eu envie d'effectuer un bref retour aux sources du cinéma,
quand les effets spéciaux ne manipulaient pas encore, en tout cas pas autant que
maintenant, la réalité. A peine entamais-je une lecture des articles consacrées à ce
comique qui embarqua pour le rêve américain en 1910, que je remarque le fantastique
concert de louanges qu'il soulève. Nulle voix discordante, bien au contraire, c'est un
plébiscite orchestré.
"Qu'évoque
mon nom dans l'esprit de la rue ? Une petite silhouette pathétique mal vêtue,
un chapeau melon cabossée (...)" se demandait Chaplin en 1931. Il n'a pas tort.
Mais en creusant un peu plus profondément, on se rend compte que ce "pauvre
petit être craintif, chétif", comme il aimait à s'appeler, cache un art de
vivre, une philosophie peut-être. Le comique grandit à l'ombre du tragique.
Écrire sur Chaplin, c'est être secoué par une grande rafale de vent qui traverse
l'histoire du cinéma. En effet, Chaplin culmine dans le panthéon des spécialistes du
rire : les Marx Brothers, Buster Keaton, Jerry Lewis, sans oublier Laurel et Hardy. Je
n'en finirais pas de recenser les dithyrambes opportunes : saisissons-en une au vol, celle
de Truffaut qui disait de lui, "il est le plus grand cinéaste du monde."
Un pantalon exagérément flottant, une
redingote étroite, un chapeau melon qui sur la tête, fait une bosse, des souliers
démesurément grands, une moustache brossée au poil, Charlie en Charlot, n'est ni plus
ni moins que le mythe de l'éternel retour : Charlot est encombrant, Charlot et le
mannequin, Charlot roi, Charlot débute et bien d'autres encore le consacrent pour ce
qu'il est, c'est-à-dire un magicien dans l'invention des gags. Au fond de ce succès, ce
sont quelques vérités simples sur la nature humaine qui sont mises en lumière. Charlot,
c'est un condensé comique, l'art du rire porté à son paroxysme. Jean-Louis Barrault en
1948 l'avait bien noté : "là où tout autre eût gesticulé deux minutes,
Charlot s'exprime en quinze secondes." C'est à même la pâte humaine qu'il
modèle ses mimiques.
Faire du comique avec de la tragédie,
c'est recoudre une plaie avec du carambar. Les singeries, c'est bien beau, les grimaces,
c'est bien beau mais Chaplin est avant tout un illusionniste. En s'inspirant de la
gaucherie de l'homme, il réinvente l'homme. Prendre conscience de l'absurde, c'est
l'homme lucide dépouillé de ses illusions. Passer de l'autre côté de la caméra,
traverser le miroir, un rêve de gamin pour Chaplin. Raccord, montage, prises répétées
jusqu'à une totale satisfaction, Chaplin, comme réalisateur dès 1914, est un
perfectionniste. Il peaufine, fignole et c'est la pellicule qui trinque. Des milliers de
mètres de rushes : ce n'est pas du gaspillage, c'est de l'habillage technique. Industrie
cinématographique oblige, scénarios, séquences, décors, rien n'échappe à son
il affûté.
En janvier 1918, il fonde son propre
studio non loin de Sunset Boulevard. Charlot Soldat y est tourné, mettant en
scène les événements du front occidental. Sujet brûlant. Les tranchées, les
privations, l'omniprésence de la mort ne témoignent que d'une chose ; dans la conscience
historique, le rire peut désarmer, le comique s'accoupler au dramatique. Inventeur du
plan-séquence dans Charlot boxeur, praticien du cinéma-vérité dans Le
Dictateur, pour Chaplin l'acteur prime, il est au centre des projecteurs. La
sophistication est moins une perte de temps qu'un gommage du talent de l'acteur. L'art au
cinéma, c'est le jeu de l'acteur. Chaplin avait eu ce mot juste : "La caméra ne
doit pas s'imposer". Jouer la comédie, c'est une chorégraphie dont la caméra
n'est que le silencieux témoin, l'il attentif. Car "le film fait naître
l'émotion par l'intermédiaire de l'il".
Chaplin ne saurait avoir d'ennemi, il n'a
que des comparses. C'est un bonhomme qui, malgré sa chevelure grisonnante porte encore en
lui l'enfant malicieux et rusé. Il conforte le vieil adage : la vérité sort de la
bouche des enfants. Chaplin n'est pas immature ni insouciant ; il est vigilant, au
cur du monde. "Chaplin, c'est le guignol moderne" dira Jean
Cocteau. La révolution du parlant chamboule l'ascension du cinéaste et ébranle
Hollywood. Qu'a cela ne tienne, Chaplin prédit la fin programmée du cinéma parlant,
c'est une impasse aurait-il dit. Les Temps modernes ferment le cycle du muet et
l'apparition de Charlot à l'écran. Le progrès détrône le machinisme. Le son l'emporte
sur le muet.
Chaplin est plus qu'un cinéaste
hors-pair, c'est un fin psychologue qui a fait de la caméra un fusil à lunettes, de la
bobine, une réserve de cartouche inépuisable. Il tire à boulets rouges sur le monde qui
l'entoure. Charlot Soldat raille l'absurdité de la guerre, The Kid nous
plonge dans les bas-fonds, la misère est clouée au pilori ; les hypocrites dévots qui
n'ont de sentiment que leur pudibonderie sont montrés du doigt dans Le Pèlerin,
l'aliénation au travail dans Les Temps modernes, tourner en dérision la folie
homicide des nazis dans Le Dictateur (1938), et le maccarthysme, la chasse
aux sorcières, dans Un roi à New York. C'est toute une vie qui s'engage dans la
voie d'une contestation à première vue indolore, mais terriblement fracassante dans un
second regard. Chaplin n'est pas un révolutionnaire. C'est un terroriste à la mine
candide. Les seules bombes à retardements qu'il connaisse, ce sont des éclats de rires.
On l'a dit, on l'a voulu marginal. A l'écart Chaplin ? A bien y réfléchir on appelle
marginal tout ce qui nous fait peur.
Sur la fin de sa carrière, Chaplin fut
énormément critiqué. A vrai dire, ces derniers films n'ont pas vraiment été
appréciés à leur juste valeur. La Comtesse de Hong Kong, Un roi à New
York furent qualifiés d'uvres maladroites, brouillonnes et à l'image d'un
Chaplin qu'on dit légèrement gâteux. C'est qu' Un roi à New York, film qui
boucle la carrière de Chaplin, ne cherche pas à amadouer le spectateur par une
séduction technique. C'est pour répondre à une mise à nu de l'atroce qu'a été
privilégié une mise à plat, une économie de moyens. Porté en triomphe, éreinté par
la critique, l'enfant du music hall, génial créateur de Charlot, nous invite encore une
fois à la recherche.
Que retiendra t'on de Chaplin ? Le
metteur en scène acharné et coriace ou Charlot ? Le type esseulé ? maladroit ?
Chaplin invité à Los Angeles en 1972 pour recevoir un Oscar spécial ou Charlot en
filiforme boxeur qui met KO un mastodonte grâce à un fer à cheval caché dans son gant
? L'homme ou l'image ? Le créateur ou l'invention ? Ils représentent deux facettes du
cinéma, Chaplin est sans doute aussi indispensable au 7è art que Charlot. Chaplin, c'est
le music-hall mis sur négatif, c'est la pantomime pour seul dialogue. Et le mot de
J.L Godard n'a pas vieilli : On dit aujourd'hui Chaplin comme on dit Vinci, ou plutôt
Charlot comme on dit Léonard.Je ne pourrais jamais prendre ma retraite lit-on dans
son autobiographie .
Avec ce petit clochard de neuf ans qui
rasait les murs de Keynésien Road, on n'apprend rien par cur., mais notre mémoire
entretient, davantage qu'une flamme, un infatigable coup de cur. L'ironie du sort a
voulu que ce vagabond londonien, un Oliver Twist, soit consacré chevalier par la reine
Elizabeth II. Le bohémien de la fin de l'ère victorienne, l'orphelin pauvrement vêtu
devient le très honorable Sir Chaplin. Il y a des destins...on dirait
du cinéma.
Anthony Duffraisse
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