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L’humour, l’ironie noire, l’interrogation sur le libre arbitre et l’utilisation symbolique des décors sont des pivots autour desquels gravitent des films comme Le Boucher, La Femme infidèle, L’Enfer ou La Cérémonie. Tout comme Hitchcock, le tragique chabrolien, très dense, est disséminé dans les lieux, les voix, les sentiments, décuplant ainsi l’impression de vertige, d’ellipses ; le monde chabrolien tourne sur lui-même. Il n’y a jamais vraiment de point final. La fin n’est qu’un leurre. Ce que nous croyons être des achèvements, nous dit en substance Chabrol, ne sont en fait que des passages. Manifestement cette prédilection pour le thème du passage fait écho à l’œuvre de Murnau. La Ligne de démarcation et Violette Nozière sont, avec les symboles du pont et du tramway, des rééditions de Nosfératu et de L’Aurore. Mais Chabrol, derrière ce leitmotiv du passage, ne déciderait-il pas de nous prouver que les passerelles sont-elles aussi des illusions ? Et c’est là, je crois, que réside son originalité - et quelque part son mystère - en ce sens que les frontières s’abolissent pour être remplacées par une sorte de flou, flou dans lequel les êtres se débattent, flou vers lequel les hommes sont inéluctablement attirés. La réplique de Charles Masson (Michel Bouquet) dans Juste avant la nuit est à ce titre très significative : "A un certain moment, j’ai dû franchir une frontière entre l’imaginaire et le réel ".

Pourtant le microcosme hitchcockien qui " n’obéit qu’aux lois du monde mental " n’est pas suffisant et Chabrol, dans le même temps, se tourne vers l’architecture languienne afin de solidement charpenter ses films. D’où l’usage de la formule, "hitchlangisme ", pour souligner le chevauchement des deux influences majeures.

A côté du défilement des images, au-dessus de lui, plus important est encore le rythme psychologique qui se traduit par le rythme de la vie des personnages à l’écran. A vrai dire, ce qui paraît dénuement et même dépouillement n’est en réalité qu’une mise en abyme d’un des sujets fondamentaux de l’œuvre chabrolienne : l’homme est nu. Et cette nudité n’est autre que l’instinct, le pulsionnel. A l’instar de Lang donc, Chabrol néglige l’accessoire au profit de l’essentiel (qui n’est pas forcément l’évidence). Et s’il dédaigne " le lyrisme et l’exaltation d’un Coppola ", c’est toujours dans l’optique de la limpidité. Lang et Chabrol ont en commun cette exigence d’authenticité. La lucidité est une forme de la vigilance, et ce n’est qu’à cette condition que la mauvaise foi est ébranlée, que les déguisements sont arrachés ; en un mot, Chabrol prône "la simplification de tout". C’est le détail qui compte et non faire dans le détail, le documentaire. Si Chabrol aime "bien construire (ses) films comme une énigme à déchiffrer", le thème policier n’est qu’un prétexte, encore une fois, une fausse piste. Ce qui compte, c’est la gestation plutôt que l’aboutissement. C’est pourquoi le cheminement vers l’énigme importe plus que la résolution de l’énigme. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, le polar sert de trépied à une morale et les vaudevilles, genre mineur, ou " les petits sujets " peuvent donner lieu à des systèmes. Rossellini ou John Ford sont aussi des références en matière d’économie technique et de rejet de l’artifice. Chabrol s’en est également inspiré. Au final, l’épure fait figure d’épine dorsale en reliant la préoccupation plastique du cinéaste et ses préoccupations existentielles, quitte à un résultat parfois trop aride.

Anthony Dufraisse

A Lire>> Joël Magny, Claude Chabrol, Cahiers du Cinéma, collection Auteurs

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