Car la rencontre avec le maître ne tarde pas à arriver et l'actualité cinématographique (nouvelle exploitation de "Rebecca", sortie de "Fenêtre sur cour ") offre à Chabrol l'occasion d'écrire sur le réalisateur devenu depuis peu américain. Le premier compte-rendu ("Cahiers" n°39) n'est pourtant pas celui d'un film mais d'une conférence de presse donnée par Alfred Hitchcock et à laquelle Chabrol et Truffaut ont eu la chance d'assister. Dans un récit vivant dévoilant sans pudeur l'admiration débordante du jeune critique pour le cinéaste, Chabrol mêle anecdotes et idées, relatent événements et propos prononcés à l'occasion. Chabrol, pour provoquer Hitchcock et "lui faire dire quelque chose d'intéressant" demande au réalisateur quel est son film américain qu'il considère comme le moins bon et défend "Under Capricorn " contre son auteur lui-même. Viennent ensuite une série de questions grâce auxquelles Chabrol espère sûrement faire plaisir à Hitchcock en lui montrant l'intérêt profond qu'il porte à l'uvre du cinéaste. Chabrol avoue même agir en "essayant de créer une complicité" entre le réalisateur et lui. La suite est d'autant plus significative puisque Chabrol, déçu par la conférence et sans doute de n'avoir pu jalousement rencontrer Hitchcock en tête-à-tête, rappelle de retour au bureau le cinéaste sur le point de quitter son hôtel. L'audace de Chabrol plaît alors à Hitchcock qui l'invite pour une seconde entrevue.
La charge émotionnelle des questions de Chabrol et des réponses d'Hitch à la fin de l'article laisse de nouveau transparaître l'inexorable désir de l'élève de tisser un lien affectif avec son maître. A ce récit est joint, dans le même numéro des "Cahiers" spécial Hitchcock (n°39), un ensemble de textes sur le réalisateur. Pour sa collaboration au dossier, Chabrol, dans son article intitulé "Hitchcock devant le mal", rejette d'emblée l'idée que seul le suspense est digne d'intérêt dans les uvres de son maître. A la lumière de l'éducation jésuite d'Hitchcock, Chabrol reconsidère les films de sa période américaine (à partir de 1950) en infiltrant son analyse d'éléments d'interprétation métaphysique comme le fera plus tard Jean Douchet dans son texte sur "Vertigo". En convoquant la religion chrétienne et Nietzsche, Chabrol démontre la complexité des personnages des films d'Hitch, complexité parfois dissimulée par la préférence du réalisateur pour une intrigue simple. Avec ces lignes, le jeune critique cherche une fois encore à réhabiliter celui qu'il ne juge pas considéré à sa juste valeur : " cette entreprise permettra peut-être d'aider à dissiper un malentendu qui engendrait la méconnaissance " écrit-il en conclusion de son texte. Et Chabrol n'abandonne pas sa campagne hitchcockienne puisque ses collègues lui laissent l'honneur d'écrire dans les numéros suivants sur "Rebecca" et "Fenêtre sur cour". Sa critique de "Rebecca" dans le n°45 de mars 1955 permet à Chabrol de revenir sur la "politique des auteurs" et les lois de l'adaptation. En avançant le postulat que " plus l'uvre adaptée est faible, moins elle est gênante ", Chabrol montre comment, tout en respectant l'intrigue du roman de Daphné
Du Maurier, Hitchcock réhabite le récit en y introduisant les thèmes récurrents de son uvre de véritable auteur. C'est dans le même esprit et pour mieux préparer le terrain d'offensive hitchcockienne que, dans le numéro précédent, Chabrol s'en était pris au film "Le pain vivant" de Jean Mouselle en montrant comment François Mauriac qu'il considérait pourtant comme un grand romancier pouvait, en décidant de signer le scénario de ce film, se corrompre en tissant un film mal construit, truffé de problèmes d'intrigue.
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