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L'appétit vient en écrivant


Des réalisateurs de la Nouvelle Vague, c'est de Claude Chabrol dont on retient le moins la période d'activité critique. Pourtant, si Chabrol n'a pas écrit de textes aussi décisifs que ceux de Truffaut ou remis au goût du jour par Daney comme pour la note sur " Kapo " signée Rivette, il a cependant indéniablement participé à l'élaboration de la fameuse "politique des auteurs", notamment en défendant le cinéma d'Alfred Hitchcock qui devient alors un de ses cinéastes favoris. 

Quand Claude Chabrol entre aux "Cahiers du Cinéma" en 1953, ses amis François Truffaut et Jacques Rivette y font déjà leurs premières armes depuis quelques mois. C'est d'ailleurs grâce à eux, rencontrés à la Cinémathèque de Langlois et dans les ciné-clubs du Quartier Latin, que Chabrol a pu être introduit auprès d'André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze, fondateurs de la toute jeune revue de cinéma à couverture jaune. Si les "Cahiers" sont à peine âgés de deux ans à cette époque, une politique éditoriale offensive commence déjà à s'y esquisser.

Dès son arrivée dans les pages de la revue, François Truffaut a effectivement donné la note en visant les scénaristes français Aurenche et Bost et en défendant des "petits films" comme "Sudden Fear", objet de son premier compte-rendu. Habité par la même conception du cinéma que ses camarades cinéphiles et lui échafaudent en débattant des films entre deux séances, Claude Chabrol se fond alors logiquement et sans difficultés dans l'esprit de la revue. Sa première critique parue dans le numéro 28 et qu'il titre " Que ma joie demeure " concerne " Chantons sous la pluie " de Gene Kelly et Stanley Donen. Parce que François Truffaut s'est déjà accaparé la plume du polémiste et de l'érotomane de la bande, Chabrol choisit l'allure du gai luron hédoniste. Il laisse à Truffaut les plaisirs de la chair qui entraînent le jeune homme dans des dithyrambes d'actrices comme pour Marilyn Monroe dont le corps affolant fait oublier à Truffaut les aspects techniques du film " Niagara " dans lequel la belle tient le rôle principal. Et puisque Chabrol préfère, lui, aux attraits féminins ceux de la bonne chère, il ne se prive pas de parfumer ses critiques d'appétissantes odeurs culinaires, comme en témoigne une de ses premières phrases écrites pour la revue: " (…) tous les éléments qui le composent - et ils sont aussi nombreux qu'un buffet bressan (…) ".

Par ailleurs, cet élogieux texte sur " Chantons sous la pluie " couve déjà les principales idées qui se forment à l'époque au sein de la rédaction des "Cahiers". Dès son troisième paragraphe, on y repère en filigrane la "politique des auteurs", pas encore strictement définie, mais déjà présente en puissance. A propos du film de Kelly et Donen, Claude Chabrol écrit : "il s'agit bien, cette fois, d'un film d'auteur, ce qui est rare dans ce genre de production". Le jeune critique cherche alors à convaincre ses lecteurs et ses confrères de revues rivales qu'à l'intérieur même du carcan des studios hollywoodiens, un réalisateur, malgré les règles et les conventions qui régissent les productions, peut imposer son style pour ainsi se positionner en véritable auteur de film. Chabrol reprendra ces idées quelques numéros plus tard pour partir à la défense d'Alfred Hitchcock, considéré alors par la critique comme simple technicien efficace et non comme un auteur à l'univers passionnant. Mais avant de consacrer ses écrits presque exclusivement à Hitchcock, Chabrol signe quelques autres papiers sur le cinéma anglo-saxon. Il dénonce alors les faiblesses du "Voyage de la peur " d'Ida Lupino (n°29) ou vante la modestie et le travail de mise en scène d'Anthony Pelissier pour "Une affaire troublante" (n°35), exercices critiques qui lui permettent de réfléchir sur des notions comme le suspense et ainsi mieux aborder ensuite les films d'Hitchcock.

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