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John Carpenter
une carrière en marge


Cinéaste farouchement indépendant s'impliquant régulièrement dans des projets qui l'attachent à des studios hollywoodiens, John Carpenter n'a de cesse de basculer entre ces deux mondes bien distincts. D'un pragmatisme honorable, il a dessiné une carrière qui témoigne d'allers-retours permanents toujours liés à la recherche d'argent frais pour tourner plus que d'un besoin de reconnaissance. Si en France il bénéficie d'une image d'artiste maudit non reconnu dans son pays d'origine, à la manière des écrivains Hubert Selby ou John Fante, il se voit tout juste affublé aux Etats-Unis de l'étiquette de maigre faiseur de séries B fantastiques. Ce serait fermer les yeux sur un immense cinéaste que d'approuver cette théorie.

Pur produit des turbulentes années soixante, John Carpenter étudie le cinéma à l'USC, en Californie. Son apprentissage demeure peu théorique puisque la majorité des cours consiste à voir l'œuvre de réalisateurs décisifs dans l'histoire du cinéma. Parmi eux, nombreux sont ceux qui font le déplacement pour donner des conférences qui dégénèrent souvent en conversations à bâtons rompus avec les élèves. En 1969, cinq d'entre eux réalisent un court métrage intitulé The resurrection of Bronco Billy, qui obtient l'Oscar du meilleur court métrage et sur lequel Carpenter signe le montage et la musique, deux activités qu'il pratiquera par la suite en parallèle. Il faut attendre 1974 pour qu'il atteigne les salles obscures avec une parodie de film de science-fiction co-écrite avec Dan O'Bannon, le futur scénariste d'Alien, intitulée Dark star. Comédie absurde se déroulant dans un vaisseau spatial, le film s'avère être un allongement d'un film de fin d'études destiné à servir de carte de visite. L'USC cherchera bien à mettre le grapin sur le négatif afin de le distribuer dans les circuits lucratifs des campus et d'en récolter les bénéfices mais Carpenter qui, déjà, ne s'en laissait pas compter, les envoie au diable.

Tant par sa richesse thématique par son style, la première véritable œuvre de Carpenter est à situer en 1976 avec Assaut. Seche et épurée, cette version de Rio bravo de Howard Hawks inspirée des émeutes de Watts resitue le célèbre western dans un commissariat assiégé par des voyous quasiment invisibles. Le crépuscule naissant ne fait qu'ajouter à l'atmosphère fantastique du film qui n'est pas sans rappeler La nuit des morts-vivants de George Romero avec qui il entretient des rapports ténus, comme le héros noir ou un sentiment de claustrophobie destabilisant. Continuation de cette exploitation de l'angoisse, Halloween : La nuit des masques (1978) s'inspire de Psychose de Alfred Hitchock : dans une petite banlieue américaine, une baby-sitter est poursuivie sans raison par un tueur masqué qui incarne le Mal absolu. Film sur la subjectivité et le regard, Halloween entretient une atmosphère pesante et a su exploiter à merveille l'environnement despéremment vide des bourgades afin de laisser l'imagination du spectateur vagabonder dans les limbes de la peur.

Beaucoup moins touffu, son film suivant de 1980, Fog, est une banale histoire de revenants qui vaut surtout pour son héroïne Adrienne Barbeau, une Disc-Jockey à la voix éraillée. C'est d'autant plus étrange que Halloween fut le plus grand succès du cinéma indépendant de l'époque et le demeurera longtemps. Carpenter travaillera diversement aux suites directes, soit en en rédigeant le scénario soit en les produisant. 1981 et New York 1997 confirme la passion de Carpenter pour le western. On l'y retrouve en pleine forme, frondeur et dégagé d'une morale bien-pensante. Le rebelle Snake Plissken, incarnation du réalisateur et héros archétypal, se rend sur l'île de Manhattan transformée en prison afin de récupérer le Président des Etats-Unis, échoué dans cet endroit peu recommandable. L'année suivante, The Thing, sa première commande pour un studio, distille aussi une ambiance cloisonnée, mais cette fois dans un grand espace enneigé. Echec financier sans appel, ce remake assez gore de La chose d'un autre monde de Howard Hawks le fait se tourner en 1983 vers une adaptation de Christine, le roman de Stephen King où une voiture vivante s'entiche du destin d'un adolescent effacé, au moment où David Cronenberg s'apprête à mettre Dead Zone en chantier.

Malheureusement, le film ne fonctionne pas. L'évolution psychologique du personnage est trop abrupte, la voiture laisse le spectateur de marbre et l'échec de Christine pousse Carpenter vers de nouvelles contrées. Il réalise en 1984 Starman, une surprenante comédie romantique de science-fiction qui contient des passages particulièrement touchants. Surprenant aussi, Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin renouvelle l'approche du réalisateur qui s'inspire ouvertement du cinéma de Hong Kong en pleine révolution. Le personnage central perd systématiquement tout crédit puisqu'il s'avère incapable de se débrouiller correctement malgré son assurance naturelle. Hilarant et incongru, malmené par la Fox qui n'accepte pas le produit fini, ce film culte que peu de monde se déplace pour voir oblige Carpenter à se rabattre sur des productions indépendantes animées d'une hargne contestataire. Prince des ténèbres, un long métrage fantastique sans humour ni recul, puis le brûlot politique Invasion Los Angeles qui déboulonne les médias et le pouvoir en place, donnent définitivement à Carpenter une image de rebelle qu'il aime à cultiver.

A la suite de cela, il a du mal à monter ses projets suivants. Il ressurgit en 1992 là où on ne l'attendait pas et concrétise une envie surprenante : monter un film avec le comique Chevy Chase, dont il estime que les talents sont exploités de manière déplorable. Cependant, les deux hommes ont des soucis pour s'accorder. Chase, qui est producteur des Mémoires d'un homme invisible, hésite quant à la direction qu'il souhaite donner au film. Enfin, Carpenter remonte sur le devant de la scène fantastique en rendant un hommage à Lovecraft grâce L'antre de la folie qui, en 1994, en désoriente plus d'un. Emplie d'humour, paranoïaque, cette œuvre questionne le genre. Peu après, un nouveau remake, celui du Village des damnés de Wolf Rilla, nous laisse légèrement sur notre faim, tout comme Los Angeles 2013, la suite tant attendue de New York 1997. Bancal, parsemé d'effets spéciaux douteux, le film vaut surtout pour sa fin magnifique, en forme de pied de nez magistral à l'industrie cinématographique et à la societé en général. Il a dernièrement retrouvé toute sa fougue et prouvé avec Vampires qu'il avait encore beaucoup à montrer.

Gérald Duchaussoy

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