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Tim Burton
Autopsie d'un génie
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Ainsi ce grand timide, qui au début de sa carrière ne savait pas comment parler à son
équipe autrement quen lui montrant des croquis de ce quil voulait faire,
appris à communiquer. Frankenweenie, son premier film et son troisième
court-métrage- le plongea tout de suite dans un univers professionnel auquel il dut
sadapter. Cest là quil fit ses premières armes, quil dirigea
pour la première fois des acteurs professionnels (Shelley Duvall
). Réalisé en
1990 et produit par Disney, ce film reprend le thème de Frankenstein : Un petit
garçon habitant une banlieue tranquille, fait revivre son chien mort dans un accident de
voiture. Aujourdhui, toujours attentif au moindre détail, il va à la rencontre des
gens pour être sûr que tout le monde est sur la même longueur donde. Dans le
genre de film que je fais, il ny a aucune base réaliste sur laquelle sappuyer
et il faut en loccurrence tout recréer, ce qui passe dabord par des
discussions interminables, confiait-il à Laurent Vachaud et Michel Ciment.
Dès ses premiers
projets, Tim Burton a une claire conscience de son savoir-faire, cest un visuel, un
dessinateur avant tout. Cest pourquoi, même si ses idées de départ sont très
personnelles, il confie lécriture de ses scénarios à une tierce personne,
sassurant sans cesse quelle saura retranscrire par des mots les croquis
quil lui soumet. Pour moi faire un film se rapproche de la sculpture : vous
commencez avec une idée, sans très bien savoir quelle forme tout cela va prendre, et ce
nest que progressivement que vous trouvez. Jaime ce work in
progress .
Mené par la vie de
ses personnages, il construit ses films autour deux. Ainsi il se souvient avoir eu
dinterminables discussions pour Batman afin de trouver pourquoi cet homme enfilait
un collant de chauve-souris afin de sauver le monde."A chaque fois que je fais
quelque chose, je commence avec le personnage. Batman aime le noir et veut rester dans
lombre, cest pourquoi laction se passe en pleine nuit avec très peu de
scènes de jour
Chaque élément doit supporter la psychologie du personnage, donc
chaque décision que nous prenons est basée sur le personnage, conditionné par lui."
Quelques soient les sujets
de ses récits, il donne toujours priorité au côté visuel du film. A ce titre, son
passé de dessinateur lui offre une base solide pour explorer ses idées graphiques et les
mettre à lécran. Cest pourquoi il permet aux acteurs de modifier un tant
soit peu le scénario, une fois les costumes enfilés, et, le personnage cerné, ils ont en effet une idée plus précise
de ce que, par exemple, un diable rejeté de lenfer doit dire. De même en employant Michel
Keaton sur Beetlejuice, il sest rendu compte que limprovisation pouvait
apporter beaucoup au film, du moment que celle-ci était cadrée dans quelque chose de
précis. C est pourquoi il ne répète pas avec ses acteurs :"Je
vais sur le plateau et jessaie de ressentir la scène (
). Et parce que chaque
chose en suggère une autre, il est difficile de sen tenir à cent pour
cent à ce qui est, jusquau moment où tous les éléments sont assemblés. Donc
cela devient plus une histoire de dernière minute."
Profitant au maximum de la
situation présente, souvent fort différente quand elle est mise en espace, il ne " story-board"
presque plus ses scénarios. Pourtant ce réalisateur méticuleux est loin dêtre
inconscient. Afin davoir assez de matériaux pour injecter à ses images ses effets
spéciaux, et davoir la possibilité de réaliser les montages les plus fous, il
tourne un minimum de six prises par plan.
Au fil de ce hasard
contrôlé, il émaille sa filmographie dinterrogations récurrentes
la
monstruosité, linanimé, la peur des choses aseptisées
Car Burton na
jamais pensé comme les autres; les monstres il ne les voit pas là où tout le monde les
imagine. Ainsi sil adore les films dépouvantes, les Godzillas, KingKong
et Frankenstein qui ont bercé son enfance, il ne pouvait supporter de regarder Lassie
Chien Fidèle le dimanche soir sous peine dinsomnies épouvantables. Adorant les
animaux, il ne supportait pas de les voir en danger de mort. Il éprouve une forte
empathie à légard des monstres Jai toujours eu limpression
quils étaient mal perçus, ils avaient en général plus dâme et de
sentiments que les personnages humains qui les entouraient
.
Ainsi les oppose-t-il aux
êtres normaux. Ces derniers, censeurs et castrateurs, sont ignobles parce que responsables de leurs
monstruosités morales. Condamnant lanormal, ils peuplent les banlieues insipides et
lorgnent derrière les rideaux repassés des petites maisons tranquilles, comme celles
présentes dans Edward aux Mains dArgent. "Grandir dans cette
banlieue [Tim Burton est né le 28 août 1958 à Burbank une banlieue proche
dHollywood] cétait comme grandir dans un lieu où il ny avait pas
de culture, pas de passions pour quoi que ce soit (
) Il ny avait pas
dattachement de quoi que ce soit à quoi que ce fût. Vous étiez donc obligé de
vous conformer à ce monde bien pensant et ainsi renoncer à une grande part de votre
propre personnalité, ou de développer votre vie intérieure, ce qui vous mettait à
lécart de ce monde.
Pourtant, si Burton
semble avoir opté pour la seconde solution, une sorte de mélancolie qui nest pas
sans rappeler la souffrance gothique, sourd de tous ses projets. Un chagrin face à la
cruauté des juges : "Les gens sont souvent jugés daprès leurs
apparences. Cest fascinant, cela a toujours été comme cela, et cela le sera
toujours. Cest triste, parce que, du moins en ce qui me concerne, jai toujours
eu la volonté de me lier aux gens - pas à tout le monde - mais à quelque personne
"
Amer face à ces parangons de lAmerican Way of Life, il les critique sévèrement
dans la plupart de ses films. De Beetlejuice au plus loufoque Mars
Attacks ! ou encore dans le portrait de cette jolie banlieue entourant le
château dEdward. Préférant ses personnages fantastiques, il se sert des humains
comme faire-valoir. Cest notamment ce que beaucoup de critiques et de fans lui ont
reproché à propos de Batman. Intrigué par la dualité animale de Catwoman et du
Pingouin, il confine le héros dans une solitude ténébreuse, ce qui rend le personnage
un peu fade.
Tourné vers la
pratique et le côté artisanal des choses, il fustige les bien pensants qui jugent sans
rien faire. A lépoque où il a fait un dessin animé dinspiration japonaise
pour Disney, il était entouré de personnes critiques à son égard : "Je me
disais quil aille se faire foutre ! Faites quelque chose ! Vous avez
peut-être raison, mais faites quelque chose ! Jaime quand les gens font des
choses. Mais aujourdhui il y a tant de gens qui attendent dans les coulisses, il
semble y avoir plus de médias et donc plus de jugement et plus de gens qui ne font rien.
Le monde semble sêtre doté de plus de censeurs que de créateurs."
Si les films de Tim
Burton ont tous été de grands succès commerciaux, il nen reste pas moins que ce
réalisateur conserve une démarche artistique personnelle, ce qui na jamais
simplifié ses rapports avec Hollywood : "Je nai jamais réalisé de film
indépendant. Jai toujours travaillé avec les studios. Du coup je me suis toujours
senti dans une drôle de position (
) quand on bénéficie dune certaine
audience, il devient difficile de négocier. Pour Ed Wood, je devais sans cesse rappeler
à mes interlocuteurs que jétais rémunéré au tarif syndical, et que
cétait un film à petit budget (
) sous prétexte que Batman a fait un tabac,
on a tendance à me considérer comme une espèce de nabab hollywoodien."
Grâce à ces retombées financières, il
semble y avoir une sorte daccord tacite entre les studios et Burton. Aucun des deux
ne se comprennent mais chacun travaille pour le bien de lautre : "Même
si jai fait ma carrière grâce aux studios, je nai jamais vraiment
limpression que nous nous comprenions bien. Ils me regardent parfois avec une
expression inquiète, se demandant ce que je vais faire." Ainsi, quand Burton
chercha à financer LÉtrange Noël de M. Jack, il du faire face à leur
grande hypocrisie : "Tout le monde disait aimer le projet, mais pas assez pour le
faire sur le moment. Je crois que ce fût ma première expérience avec la mentalité du
show business
- un joli sourire et un " oh oui, nous allons faire votre
film " mais quand vous poursuivez le projet, il devient de moins en moins
concret."
Pourtant Burton est
loin de cet artiste planant au-dessus de toute considération financière et se battant
pour faire exister son génie au mépris du capital. Très conscient des problèmes
financiers quinduit la production dun long métrage, il se sent responsable de
largent quon lui confie. Rappelons quil crée en 1989 sa société de
production avec une ancienne journaliste, Denise Di Novi, qui laida à la production
de la plupart de ses films. Grâce à cette structure il produisit notamment James et
la Pêche Géante. Ce film danimation, plan par plan, tiré dune histoire
de Roald Dahl est réalisé par Henry Selick, ce réalisateur qui sétait chargé de
tourner LÉtrange Noël
Ainsi le chanceux comme il se définit lui-même, mène sa barque aux travers des
marécages des studios. Négociant les impératifs que lui fixent Disney ou la Warner il
parvient toujours à se faire entendre tant bien que mal : "Je nai jamais
pu prévoir le succès de tel ou tel film
mais jessaie damener mon film
là où il aura le plus de chance de parler aux gens."
Quand on lui parle de
sa carrière, il dit navoir jamais consciemment pensé devenir réalisateur :
"Aujourdhui encore, je me sens vraiment mal quand les gens me demandent comment
je suis devenu ce que je suis devenu. Je nai vraiment pas de réponses. Il ny
a pas dhistoire me menant dun point A à un point B. Je nai pas pris de
cours. Cela a été une chance complètement surréaliste."
On ne peut quapprécier cette sincérité et applaudir quand le réalisateur conclut
après son sixième film : "Jaimerais continuer à tourner mais
jaimerais le faire avec la même attitude. Je navais jamais prévu de devenir
un réalisateur, cest pourquoi quand cela mest arrivé, quand je suis tombé
dedans, cela a été une expérience formidable. Cest pourquoi jessaie
toujours de rester ouvert à cette sensation."
Anne-Laure Bell
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