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Dans Pickpocket,
il y a un moment assez invraisemblable. Un portefeuille dérobé
dans la poche intérieure d'une veste y retourne par une succession
de passes habiles après avoir été délesté de ses billets de
banque. Le propriétaire ne s'aperçoit de rien, laissant les
coupables s'éloigner en toute impunité. Cette situation, peu
réaliste - pourquoi les voleurs prennent-ils tant de risques
inutiles ? -, n'est pas sans faire écho avec l'évasion du
condamné à mort dans le film homonyme. Lui et son complice
s'échappent d'une prison allemande en ne laissant derrière
eux aucun signe de leur disparition. Les différents postes
de garde sont passés avec une telle précaution qu'un courant
d'air entre des barreaux ne ferait pas plus de bruit. Le générique,
d'ailleurs, nous prévient que le vent souffle où il veut.
En fait, les deux compères agissent presque en illusionnistes,
reprenant une technique inventée en fiction par Arsène Lupin
: la dislocation des lattes d'une porte; libérant ainsi un
mince passage, suivie de leur remise en place. Du magicien
du crime aux petits malfrats de Pickpocket, la distance
n'est pas grande. Kassagi, un prestidigitateur qui se vantait
d'avoir été voleur dans sa jeunesse, y est de fait utilisé
en tant que conseiller technique. Dans ces deux films, le
but des personnages est le même : agir en un lieu donné en
le laissant en apparence vierge de toute trace. Tous les mouvements
dirigés vers cet objectif sont enregistrés avec une méthode
et une interrogation constante face à ces gestes d'artisans.
Et c'est cet intérêt pour les faux-semblants que l'on retrouvera
vingt ans plus tard dans L'Argent, concrétisé en
un faux billet qui a toutes les apparences d'un vrai.
Le magicien, pour
Bresson, est toujours un prestidigitateur, c'est-à-dire un
créateur d'illusions aux doigts agiles. Le cinéaste met en
scène des individus dont la main est un instrument, et qui,
surtout, n'utilisent que les choses de ce monde. Leurs gestes,
fragmentés, sont d'autant plus beaux qu'ils réussissent à
suggérer la présence de forces surnaturelles. Mais, dans leur
apparente transgression, les tours de passe-passe soulignent
l'existence inéluctable des lois physiques, puisqu'ils ne
peuvent prendre leur valeur qu'en présence de celles-ci. Ils
illustrent ainsi la puissance de la pensée sur la matière,
mais également l'impossibilité pour l'humain de se libérer
du joug de cette dernière. "L'esprit est maître de la
matière, mais il n'a pas encore trouvé comment en triompher",
dit, dans un conte américain de 1905, un professeur qui, mis
dans une situation analogue à celle du prisonnier précédemment
évoqué, réussira à s'évader comme par magie de sa cellule.
Par son respect
du monde corporel, la prestidigitation apparaît peut-être
comme un des meilleurs symboles de la démarche de Bresson.
Celui-ci aime à déplacer les éléments d'une suite causale.
Il place de manière systématique la conséquence d'un acte
avant sa cause. Ce qui investit les plans d'une tension unique
et fait tout le prix de son cinéma. En pratiquant ces inversions,
Bresson met en valeur les règles du temps et de la physique.
Ses plans, dans leur succession, ne tiennent que par l'existence
implicite de celles-ci. Chez lui, la transcendance, comme
la spiritualité, ne peuvent être atteintes qu'à travers la
matière. La chair, le corps, l'interaction avec les objets
sont autant de moyens mis à sa disposition pour saisir tout
ce que notre monde a d'indicible. Son cinématographe n'utilise
aucun trucage optique pour capter ce règne du surhumain.
Il ne le montre pas, il le fait sentir. Comme les manipulations
du prestidigitateur qui se réalisent grâce à l'assemblage
de gestes séparés et précis, l'univers spirituel y est suggéré
par les béances entre les plans. Celles-ci font intervenir
l'imagination, si mise à mal par le cinéma, et surtout la
croyance nécessaire à toute chose. Sans cette croyance, nous
ne pouvons accéder à l'espace cinématographique et à ses enjeux.
C'est elle également qui permet au magicien de subjuguer son
public et de lui ouvrir les portes du possible.
La technique de
Bresson tend à être similaire à celle du prestidigitateur,
tous deux travaillent le son et le visible pour créer leurs
illusions. Maître des apparences, ils possèdent l'art de suggérer
par l'ouïe ce que l'on ne voit pas. Bresson évoque dans ses
notes l'il superficiel et l'oreille profonde et inventive.
Son uvre est toute entière acquise aux sens, la rationalité
n'y intervenant qu'en second temps. De plus, on pourrait assimiler
la voix-off de ces premiers films à un boniment. Elle se pose
sur une surface, une apparence, en l'occurence le visage et
les gestes du modèle, pour l'emplir d'un sens qui
reste invérifiable, et auquel nous ne pouvons que croire.
Le cinématographe
et la magie sont forgés dans un mensonge fondamental. L'un
comme l'autre reconstruisent un sentiment de réel et de fluidité
à travers des éléments épars. mais cette tromperie à partir
de moyens concrets est mère du vrai. Il y a dans les films
de Bresson, à travers leur rejet du naturel, une sorte d'artificialité
qui leur permettent paradoxalement de cristalliser une certaine
vérité ; celle d'un monde à la fois mécanique et spirituel.
Ils captent le merveilleux en montrant que celui-ci ne peut
provenir que de l'humain et de son essence physique. Comme
dirait l'artisan en fantasmagories, ces dernières tirent leur
beauté du truc, de l'intelligence humaine qui les a engendrées.
Bresson, quant à lui, a toujours tenté de fixer des miracles,
ceux dont un homme ou une femme sont les seuls et uniques
créateurs. Le divin, s'il existe, ne se manifeste que par
le comportement des protagonistes, jamais à côté d'eux. Il
ne leur est pas extérieur.
Quatre nuits
d'un rêveur, Le Diable probablement... Ce sont
des titres qu'aurait pu affectionner en son temps le grand
Méliès, cinéaste-magicien. Ils correspondent respectivement
aux onzième et treizième films de Bresson. Avec humour et
ironie, ils suggèrent la présence d'une dimension autre que
celle de la pure rationalité. Ainsi, celui qui se rapproche
des frères Lumières par son attention au réel n'en est pas
moins un illusionniste de l'écran. Intrigué par les fausses
apparences, il sonde le regard de l'homme, jusqu'à l'inexprimable.
Et il nous en révèle les mystères.
M.Merlet
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