On hésite. On ne sait pas trop comment le
qualifier. Woody Allen est devant nous, tout près, il approche. Il est frêle, malingre
peut-être, l'oeil vif sûrement. Derrière cette devanture d'Hercule qui se cherche, se
cache le plus célèbre hypocondriaque que l'histoire du cinéma ait pu enfanté. L'homme
est affable ; il fait du cinéma, il fait son cinéma, voila sa spécialité ;
déranger le tranquille et monotone confort intellectuel dans lequel nous trempons. Le
petit comique new-yorkais, le petit juif errant est devenu grand, David a
terrassé Goliath à coups de calembours et de quolibets ; le rire désarme, le rire
affuté triomphe de cette mode de l'ebullition intellectuelle.
Tous les ans, Woody
Allen nous offre une séance de thérapie des plus cocasses, ouvre les portes de son monde
où règnent en roi l'effervescence et l'immaturité d'un enfant qui découvre le langage.
A intervalles réguliers, le lucide, l'extra-lucide Woody Allen croque la réalité comme
on lâcherait de simples onomatopées. Il use d'une tonalité volontiers acerbe,
s'aventure, caméra en main, dans la simplicité d'un quotidien poétique et transpose ses
névroses attachantes dans des saynètes épinglées comme des aphorismes. Evidemment, il
ne manque pas d'y ajouter sa touche d'humeur, humour noir, d'humeur noire. Allen humain,
trop humain...
Emmitouflé dans son
cocon protecteur, Manhattan, Woody Allen ne se préserve pas des hommes, il s'en inspire,
absorbe leur pathétique souci et les auréole de mystères ; il nous fait creuser avec
les ongles et déterrer ce qui paraît d'emblée trop simple, trop évident. Monsieur
Allen est le portier de sa pyramide, un temple fait de réalité cousue main et
d'illusions nocturnes ; ce qui le rend proche de nous est que finalement on ne sait pas
franchement à quoi s'en tenir avec la vie. Faut-il l'ignorer, la mépriser, y balbutier
quelques citations de renom ? L'apprenti-sorcier Woody, l'illusionniste-sourcier Allen a
su déterrer ce qui en nous semble si trouble et si confus. Dès lors, on ne peut que se
retrouver en cette mince silhouette. Se dédoublant à l'infini, Allen sème le doute, en
proie à des convulsions digne d'un prêtre possédé, il distribue à tour de bras, à
tour de I mean, entre un bégaiement et un beuglement, les petites vérités qui
font nos petites vies et nos quotidiens. Tout un chacun s'y retrouve même si ses leçons
de morale en déroutent plus d'un.
Allen le magicien
dépasse les contingences de l'habitude et sur un plateau nous offre de biens belles
énigmes en perspectives.
Le bonhomme déchire, dissèque, égratigne notre univers d'européen et, en autodidacte
qu'il est, se fait une fierté de nous montrer à quel point nous avons de la chance de
posséder dans notre culture un Bergman, un Tchékhov, un Mozart. Il flatte la bête, nous
caresse dans le sens du poil et vlan ! Notre égo en prend un coup. Il nous a remis à
notre place, ce qui en soi n'est pas si mauvais d'autant qu'il n'oublie pas de se moquer
de la superficialité américaine, dont la Big Apple est la vitrine la plus
fournie.
Page blanche, écran
noir, voilà des expressions qui lui sont bien étrangères. A outrance, il compose,
inscrit dans la postérité une ou deux répliques : Ne parlons plus de ce qui est
réalité et de ce qui est illusion. La vie est trop courte pour çà. Vivons-là, et
la chose faîte s'en retourne à ses cahiers de cancre. Impitoyable, il explore et sans
fausse pudeur dévoile son caractère de métronome ; son cinéma est réglé comme du
papier à musique, il n'y a pas une note plus haute que l'autre. Orchestré à merveille.
Depuis l'exubérante
et rafraîchissante comédie musicale, Tout le monde dit I love you, Allen s'est
plus encore érigé en Grand Inquisiteur de lui-même dans Harry dans tout ses états où
il condense toutes ses névroses, toutes ses paranoïas conjugales, philosophiques, en un
mot narcissiques. Au comble d'une exaspération existentielle, Allen dans cette comédie
baroque et diabolique, se retrouve dans la peau d'un Dostoïevski, l'âme fêlée, le
coeur ouvert, en proie à des fiascos affectifs qui n'ont d'égales que son agitation
dépressive. Il pose les dilemmes avec une simplicté déconcertante.
Ainsi, selon un
mouvement de balancier qui de film en film se confirme, Allen alterne franches comédies
et comédies grincantes.
Anthony Duffraisse |