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avec Allociné

Master triple H,
La suprématie de la suprême Asie

Rétrospective Hou Hsiao Hsien, du 2 au 19 décembre

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Hou Hsiao Hsien est certainement l'un des plus grands cinéastes de notre temps. Pourtant son nom reste une énigme pour la majeure partie du grand public. Il faut dire que l'oeuvre du grand maître taïwanais est très mal distribuée en France. La Cinémathèque Française répare cette erreur et propose une rétrospective de 14 chefs-d'oeuvre retraçant sa filmographie. L'occasion pour nous de revenir sur ce qui fait l'essence du cinéma d'Hou Hsiao Hsien...

Hou Hsiao Hsien fut, avec Edward Yang, le chef de file de la "Nouvelle Vague" taïwanaise qui déferla sur le début des années 80. Mais l'intérêt qu'on lui porte va beaucoup plus loin: il n'est pas uniquement le plus grand cinéaste d'Asie, il est tout simplement l'un des plus grands cinéastes contemporains, le chantre de l'universalité.

L'universalité! Voilà le maître mot du cinéma de HHH: son oeuvre n'est rien d'autre que le mariage du particulier et de l'universel. Mieux encore, il est parvenu à faire d'un cinéma plus que local -insulaire!- un cinéma capable de faire naître chez n'importe quel spectateur une conscience du monde. On est loin ici de cette volonté commerciale, très à la mode, que l'on retrouve dans les productions américaines et qui consiste à gommer les aspérités et les différences entre les peuples dans un processus de nivellement par le bas. Au contraire, Hou permet à son cinéma de pénétrer les hautes sphères de la cosmogonie, mais de l'intérieur, en conservant le particularisme d'un microcosme cinématographique (Taiwan, c'est-à-dire Taïpeï et ses environs), historique (l'histoire récente du pays) et personnel (le travail autobiographique).Tout l'art du maître réside dans ce savant et délicat dosage: cette façon de raconter l'histoire d'un pays dans sa banale quotidienneté, en abordant le problème non pas de front mais de biais, en mêlant l'histoire personnelle des personnages à la sienne. Ainsi en témoigne la veine autobiographique du triptyque "Un été chez grand-père", "Un temps pour vivre, un temps pour mourir", "Les garçons de Fen-Kuei". Le cinéaste peut y évoquer sa jeunesse mais aussi son terroir (le pentu) berceau de la civilisation et de l'histoire chinoise. Par ailleurs, des films plus ouvertement historiques, comme "Les fleurs de Shanghai" ou "La cité des douleurs" ne sont en fait que l'accumulation de destins personnels, voire anodins qui, néanmoins, dévoilent les secrets refoulés de l'histoire taïwanaise.

Mais alors, comment le cinéaste parvient-il à faire de l'universel sur des bases aussi restrictives? Tout simplement en développant, par la mise en scène, une langue, une grammaire cinématographique immédiatement identifiable que De Baeque, inspiré par Rivette, nomme "le Hou"; une mise en scène qui suspend le sens, qui remplace la compréhension par la signification dans des plans à la fois simples et énigmatiques, des plans d'une rigueur extrême mais instinctifs, de véritables idiomes universels de cinéma. Chez Hou, avant d'avoir un sens, ce qui s'inscrit dans le cadre doit être une expérience. Car Hou filme tout sauf une idée, il n'illustre pas une histoire; simplement, il met en scène des corps dans leur difficulté à raisonner, à se mouvoir, à communiquer, en un mot à vivre. Cette complexité de la vie éclate non pas dans un scénario à tiroirs et aux multiples rebondissements, mais; en s'inscrivant dans un cadre où des êtres au langage ambigu et opaque se déplacent de manière complexe. La principale préoccupation de HHH est bien cette inscription d'un univers vide de tout enjeu dans un cadre. Il évide donc les personnages de leur substance, l'intrigue, le récit de leurs repères traditionnels pour renforcer la seule présence. Le cadre devient alors le lieu de tous les enjeux, de toutes les expériences. Qu'il soit inhabité comme dans les magnifiques premiers plans de "Un temps pour vivre, un temps pour mourir" ou trop plein comme dans "Good bye south, good bye", le cadre n'est jamais limité, et ce grâce à un travail sur les espaces de la profondeur et les espaces latéraux (ceux qu'on ne voit pas forcement); ce qui compte de plus en plus chez Hou, c'est bien le rôle du vide dans le plan, la figure de l'absence, du hors cadre, bref de ce qui nous est caché.

Ce qui intéresse le cinéaste n'est pas forcement que le spectateur suive l'action en la voyant bien, mais en en soulignant les vides, les creux, les interrogations. Ainsi, les plans d'une extrême beauté, parfois purement contemplatifs ne sont plus simplement "jolis" mais gagnent une dimension énigmatique qui s'écarte de toute vaine volonté décorative. Pourtant le plan n'est jamais austère, toujours d'une extrême finesse et témoigne d'un sens de la juste durée et du juste point de vu. Là où d'autres ne parviennent pas à arrêter un plan et préfèrent l'utile à l'évidence, Mister Hou insuffle à ses longs blocks narratifs une durée naturelle qui laisse au plan le temps de naître, mûrir, vieillir et s'éteindre. Ainsi, chaque plan chez Hou est-il à la fois juste et justifié. Juste, car évident, et justifié car procédant d'une recherche esthétique sur le cadre et le point de vu. La focalisation et l'autre grand souci du taïwanais: pour atteindre la vérité, il vient la saisir sans artifice: la camera ne doit être l'objet d'aucune manipulation, mais un simple outil d'enregistrement de la vie. Hou systématise ce procédé en filmant toujours de loin, en retrait permettant ainsi la naturelle et inévitable émergence de l'évidence et de la spontanéité. Pour parvenir à cette rigueur, Hou s'appuie sur un principe: pour chaque séquence, un plan. Cela permet un jeu d'acteur plus libre, plus spontané; un montage moins directif et contraignant pour le spectateur. Ce dernier peut ainsi égarer son regard sur des plans à la composition hyper travaillée ou à la simplicité digne des plus belles estampes. C'est alors à lui de déchiffrer l'image souvent chaotique, déstructuré par la fragmentation de l'espace, par la dispersion de l'action dans des plans plus que généraux, par la dissimulation du propos dans le hors champ ou dans l'obscurité. Ces partis pris radicaux sont exacerbés dans le dernier film en date du triple H: "Les fleurs de Shanghai", un film envoûtant jusqu'à l'hypnose, animé par de très lents mouvements de camera, rythmé par des cérémonies extrêmement codifiées (les repas, les parties de mah-jong) et bercé par une musique lancinante. Tout dans ce film plonge le spectateur dans une torpeur opiacée, y compris le jeu d'acteur mécanique des comédiens; il peut alors s'abandonner, mettre de cotée son avide besoin de sens et de savoir pour toucher du doigt la vérité. Cette réaction du spectateur, chère à Hou Hsiao Hsien, n'est pas sans évoquer la maïeutique platonicienne. En effet, en grand maître de marionnette des temps modernes, il accouche le jeu de ses acteurs ainsi que la pensée du spectateur.

Il est d'autant plus réjouissant de découvrir cette facette manipulatrice du cinéaste lorsqu'on la confronte au portrait que lui consacre Olivier Assayas (chronique à venir, le film sort le 15 décembre...) où l'on découvre un Mister Hou amateur de Karaoké; un homme d'une cinquantaine d'années, au physique juvénile et à l'enthousiasme démonstratifs loin du fantasme que l'on pourrait avoir d'un dieu vivant de cinéma.

Julien Paurol

HHH