Accord
parfait
Le
cinéma est un amant volage. Il s'accouple avec des
partenaires diverses et variées. Parfois, il folâtre
avec le théâtre. A d'autres moments, il s'unit
à la peinture ou à l'électronique. Les
arts anciens et modernes sont des proies de choix pour le
septième du nom. Nobles ou roturiers, vieilles dames
aux riches expériences ou jeunes filles à l'identité
naissante, il aime à se frotter. Ses amours sont changeants,
signes d'une perpétuelle recherche d'un accord parfait.
Quand il peine à le trouver, il se tourne vers la seule
qui ne l'a que peu trahi, la musique. Avec elle, l'union s'accomplit.
Il arrive qu'elle s'échappe, lui tourne le dos ou le
contredise. Mais quand ils se retrouvent, comme dans Swing,
la fusion est totale.
Tony
Gatlif poursuit son exploration des cultures nomades, hier
celles des tsiganes et des gitans, aujourd'hui celle des manouches.
Pour ce cinéaste d'origine gitane, le voyage est intime.
Il est aussi l'occasion de s'attarder sur la tradition du
jazz manouche. Déjà dans Vengo,
son précédent film, il prenait prétexte
d'une histoire de rivalités entre familles andalouses
pour exalter la beauté du flamenco. Ici nous sert de
guide une histoire d'amours enfantines entre un gamin des
quartiers huppés d'une ville de l'est et un garçon
manqué, fillette prénommée Swing traînant
autour des caravanes des faubourgs. A travers elle, durant
un été, il va découvrir la vie et le
rythme des manouches, leur histoire et leurs chants. De cette
histoire à la Henri Bosco, nous retiendrons surtout
une sensualité baignée de bruits de courts d'eau,
de rivières ombragées le long de routes perdues.
La caméra, ailée, éthéréenne,
atteint une parfaite harmonie avec les pulsations de la nature.
Quant
au cur du film, il se situe à un autre niveau.
Etude sur la place de l'individu à l'intérieur
du groupe, il s'épanouit dans le partage. Il chante
une communauté fondée sur l'échange et
l'accord, soudée dans une musique où des voix
de femmes enlacent le son de guitares tenues de bras virils.
A partir de cette ode, il accomplit le miracle d'une communion
entre le spectateur et l'écran. Le partage s'organise
alors à l'intérieur comme à l'extérieur
des images. La participation est totale. Le temps du film
devient nôtre. Sa musique nous traverse et nous parle.
Tony Gatlif se souvient ici des leçons d'Howard Hawks.
Le cinéaste américain, dont l'enseignement est
loin d'être épuisé, s'était fait
une spécialité de la peinture des groupes humains.
Chacune de ses uvres culminait dans une chanson entonnée
en chur par les protagonistes, symbole de leur harmonie.
Le
cinéma a trouvé ici sa parfaite partenaire.
La musique s'associe à lui comme s'ils avaient toujours
vécu ensemble, avec cette impression d'immédiate
adhérence, d'indubitable correspondance qui caractérisent
les passions romantiques. Ils ne font qu'un et, par cette
union, déclarent qu'ils sont, qu'ils ont toujours été
indispensables l'un à l'autre. Ce savoir, nous le pressentions,
peut-être même l'avions-nous déjà
intégré. L'Histoire nous l'avait appris, des
sérénades pianistiques offertes aux images muettes
aux comédies musicales dansant tout autour du globe.
Et quelqu'un n'a-t-il pas dit un jour que le cinématographe
était le fils de l'opéra? Mais, comme les belles
évidences, il est nécessaire de le rappeler
avec régularité et bonheur. Aussi, par son lyrisme,
par une simplicité qui accorde une place à la
respiration de chacun, le Swing de Tony Gatlif nous
redonne encore une fois la note.
M.Merlet
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