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Philanthropique
Un film de NAE CARANFIL , avec MIRCEA DIACONU, GHEORGHE DINICA, MARA NICOLESCU


De la vie des marionnettes

Quelle serait la figure d'un monde uniquement régi par le mensonge? Quelle direction prendrait une société où chacun chercherait à tromper l'autre en permanence, où les intérêts particuliers prendraient le pas sur les besoins collectifs? Qu'adviendrait-il alors des rapports humains? Quelles en seraient les activités, l'économie, les hiérarchies? Si l'on en croit le quatrième film de Nae Caranfil, cette société aurait l'aspect de la Roumanie d'aujourd'hui, celle de l'ouverture au capitalisme, aux échanges marchands sauvages, affranchis de toute réglementation. Elle ressemblerait à un théâtre de comedia dell'arte. Le masque de la générosité y cotoierait celui de la pauvreté, l'un faisant mine de s'apitoyer sur l'autre, chacun conservant un rôle dont il tirerait bénéfice. La dépression et le pessimisme n'en exclueraient pas la drôlerie, bien au contraire. C'est dans ce monde qu'un matin, se réveille un petit professeur de lettres nommé Ovidiu.

Jusqu'alors Ovidiu vivait dans la méconnaissance de ce monde. Habitant à 35 ans encore chez ses parents, il somnolait dans ses rêves de jeunesse. Il se laissait porter par des ambitions d'écrivain toujours repoussées, toujours déçues. Seule s'offait à lui une obstinée page blanche que le souffle de l'inspiration ne venait jamais bouleverser. Puis, sans prévenir, se présente à lui un étrange lapin blanc. Prénommé Diana, il semble sortir d'un songe érotique. Par désir, il la suit dans une cour des merveilles dont il ne soupçonnait pas l'existence. Lui qui a grandit et vécu dans la torpeur du communisme s'ouvre à la réalité d'une Roumanie débarrassée de Ceaucescu. Au fil de ses aventures, il découvre une ville pleine de faux semblants, où, en coulisses, le mendiant aveugle se remet à voir et le boiteux arrête de claudiquer. Le roi de cette cité n'est pas le maire ou un quelconque personnage en vue. Il a les traits banals d'un certain Mr Pepe et prône la discrétion et l'effacement. Ce qui ne l'empêche pas de tenir les ficelles d'un univers de simulacres dont il tire de substantiels subsides. Car la raison d'être de tout cela n'est pas le pouvoir, mais encore et toujours l'argent. Ovidiu ne pourra éviter de tomber dans les filets de ce Pepe au sourire narquois et servira contre son gré ses sombres desseins.

Mr Pepe a inventé le métier de scénariste pour mendiants. Il imagine des paroles, des histoires dont ces derniers se servent afin d'attendrir les passants qui passent à leur portée. La société roumaine se divise entre les riches et les pauvres, les chiens errants représentant, comme il est écrit en ouverture du film, la classe moyenne. Cet homme utilise les fantasmes et les attentes d'une société fondée sur le culte de l'argent. Il met en scène le spectacle de la pauvreté pour un public qui, lui, détient les richesses du pays. De l'aumône ainsi récoltée il fait son beurre. Ovidiu va devenir le principal acteur de la plus grande manipulation jamais organisée par Pepe. Il va jouer le rôle d'un triste mari dont l'histoire, pitoyable, émouvante sera relayée par la télévision à l'échelle nationale et permettra à notre grand manipulateur d'engranger des millions de dons. Entre ses mains, Ovidiu s'enfonce dans une situation cauchemardesque où, sous les feux des caméras, il doit jouer jusqu'au bout la comédie du roumain ordinaire devenu symbole de la pauvreté outragée. Il quitte alors son costume d'acteur de composition et, au milieu d'un décor de carton-pâte, d'un appartement imaginé de toute pièce par Mr Pepe, il entame une vie d'homme marié, une vie comme on dit sans histoire. A cet instant, son univers n'est pas très éloigné des créations folles, schizophrèniques de Philip K. Dick. Tout ce qu'il dit ou fait, tout ce qui l'entoure ne sont que fausses apparences. Et pourtant il les accepte. Ce qu'il est devenu, cet environnement dont il connait maintenant les dessous, ces gens sans substance, il les a intériorisés et en a fait sa réalité. Il est marié. Il aime sa femme. Professeur, il travaille consciencieusement et sans passion. Il joue la comédie de la vie, comme tout le monde.

Le premier film de Nae Caranfil date de 1994 et s'intitule Les Dimanches de permission. Bien que deux réalisations le séparent de Philanthropique, celui-ci en est en quelque sorte la suite. Ils forment un diptyque, l'un se déroulant avant la chute du régime de Ceaucescu, et l'autre après l'avènement de l'économie libérale. Dans les deux, on trouve ce goût pour une narration qui, en collant aux perceptions des personnages, à leur subjectivité, ne serait pas purement linéaire. Ils offrent en commun le spectacle d'une société de castes où les costumes, la mécaniques des gestes, la répétition des paroles assoient chacun dans un rôle dont il n'a pas le droit de sortir. Les personnages de Nae Caranfil sont toujours les dupes de leurs existences. Ils sont mus par des envies, des besoins qu'on leur a imposés et qu'ils se sont appropriés par intérêt. Le talent du réalisateur roumain, comme d'ailleurs de son compatriote Lucian Pintilie, est de transformer cette tragédie en comédie humaine à l'humour grinçant et lucide. Et par là, de nous toucher au delà des situations historiques et politiques qu'il décrit.

M.Merlet

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