De
la vie des marionnettes
Quelle
serait la figure d'un monde uniquement régi par le
mensonge? Quelle direction prendrait une société
où chacun chercherait à tromper l'autre en permanence,
où les intérêts particuliers prendraient
le pas sur les besoins collectifs? Qu'adviendrait-il alors
des rapports humains? Quelles en seraient les activités,
l'économie, les hiérarchies? Si l'on en croit
le quatrième film de Nae Caranfil, cette société
aurait l'aspect de la Roumanie d'aujourd'hui, celle de l'ouverture
au capitalisme, aux échanges marchands sauvages, affranchis
de toute réglementation. Elle ressemblerait à
un théâtre de comedia dell'arte. Le masque de
la générosité y cotoierait celui de la
pauvreté, l'un faisant mine de s'apitoyer sur l'autre,
chacun conservant un rôle dont il tirerait bénéfice.
La dépression et le pessimisme n'en exclueraient pas
la drôlerie, bien au contraire. C'est dans ce monde
qu'un matin, se réveille un petit professeur de lettres
nommé Ovidiu.
Jusqu'alors
Ovidiu vivait dans la méconnaissance de ce monde. Habitant
à 35 ans encore chez ses parents, il somnolait dans
ses rêves de jeunesse. Il se laissait porter par des
ambitions d'écrivain toujours repoussées, toujours
déçues. Seule s'offait à lui une obstinée
page blanche que le souffle de l'inspiration ne venait jamais
bouleverser. Puis, sans prévenir, se présente
à lui un étrange lapin blanc. Prénommé
Diana, il semble sortir d'un songe érotique. Par désir,
il la suit dans une cour des merveilles dont il ne soupçonnait
pas l'existence. Lui qui a grandit et vécu dans la
torpeur du communisme s'ouvre à la réalité
d'une Roumanie débarrassée de Ceaucescu. Au
fil de ses aventures, il découvre une ville pleine
de faux semblants, où, en coulisses, le mendiant aveugle
se remet à voir et le boiteux arrête de claudiquer.
Le roi de cette cité n'est pas le maire ou un quelconque
personnage en vue. Il a les traits banals d'un certain Mr
Pepe et prône la discrétion et l'effacement.
Ce qui ne l'empêche pas de tenir les ficelles d'un univers
de simulacres dont il tire de substantiels subsides. Car la
raison d'être de tout cela n'est pas le pouvoir, mais
encore et toujours l'argent. Ovidiu ne pourra éviter
de tomber dans les filets de ce Pepe au sourire narquois et
servira contre son gré ses sombres desseins.
Mr
Pepe a inventé le métier de scénariste
pour mendiants. Il imagine des paroles, des histoires dont
ces derniers se servent afin d'attendrir les passants qui
passent à leur portée. La société
roumaine se divise entre les riches et les pauvres, les chiens
errants représentant, comme il est écrit en
ouverture du film, la classe moyenne. Cet homme utilise les
fantasmes et les attentes d'une société fondée
sur le culte de l'argent. Il met en scène le spectacle
de la pauvreté pour un public qui, lui, détient
les richesses du pays. De l'aumône ainsi récoltée
il fait son beurre. Ovidiu va devenir le principal acteur
de la plus grande manipulation jamais organisée par
Pepe. Il va jouer le rôle d'un triste mari dont l'histoire,
pitoyable, émouvante sera relayée par la télévision
à l'échelle nationale et permettra à
notre grand manipulateur d'engranger des millions de dons.
Entre ses mains, Ovidiu s'enfonce dans une situation cauchemardesque
où, sous les feux des caméras, il doit jouer
jusqu'au bout la comédie du roumain ordinaire devenu
symbole de la pauvreté outragée. Il quitte alors
son costume d'acteur de composition et, au milieu d'un décor
de carton-pâte, d'un appartement imaginé de toute
pièce par Mr Pepe, il entame une vie d'homme marié,
une vie comme on dit sans histoire. A cet instant, son univers
n'est pas très éloigné des créations
folles, schizophrèniques de Philip K. Dick. Tout ce
qu'il dit ou fait, tout ce qui l'entoure ne sont que fausses
apparences. Et pourtant il les accepte. Ce qu'il est devenu,
cet environnement dont il connait maintenant les dessous,
ces gens sans substance, il les a intériorisés
et en a fait sa réalité. Il est marié.
Il aime sa femme. Professeur, il travaille consciencieusement
et sans passion. Il joue la comédie de la vie, comme
tout le monde.
Le
premier film de Nae Caranfil date de 1994 et s'intitule Les
Dimanches de permission. Bien que deux réalisations
le séparent de Philanthropique, celui-ci en
est en quelque sorte la suite. Ils forment un diptyque, l'un
se déroulant avant la chute du régime de Ceaucescu,
et l'autre après l'avènement de l'économie
libérale. Dans les deux, on trouve ce goût pour
une narration qui, en collant aux perceptions des personnages,
à leur subjectivité, ne serait pas purement
linéaire. Ils offrent en commun le spectacle d'une
société de castes où les costumes, la
mécaniques des gestes, la répétition
des paroles assoient chacun dans un rôle dont il n'a
pas le droit de sortir. Les personnages de Nae Caranfil sont
toujours les dupes de leurs existences. Ils sont mus par des
envies, des besoins qu'on leur a imposés et qu'ils
se sont appropriés par intérêt. Le talent
du réalisateur roumain, comme d'ailleurs de son compatriote
Lucian Pintilie, est de transformer cette tragédie
en comédie humaine à l'humour grinçant
et lucide. Et par là, de nous toucher au delà
des situations historiques et politiques qu'il décrit.
M.Merlet
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