Mon
frère à trois pattes
Le
croquemitaine ne serait-il qu'un vulgaire employé qui,
après avoir dûment pointé à l'entrée
de l'usine, s'installe face à une porte derrière
laquelle dort sa prochaine petite victime, et cherche à
tout prix à lui faire peur afin de recueillir l'énergie
contenue dans ses cris ? Oui, si l'on en croit la dernière
production Pixar distribuée par la firme Disney.
Pete
Docter et quelques autres se sont amusés à imaginer
un singulier univers peuplé de monstres travailleurs.
Des créatures de cauchemar y côtoient des êtres
aux contours étranges ou burlesques. Chacun vaque à
ses occupations et file une existence tout à fait banale,
faite de labeurs, de soucis et d'agréments, à
l'intérieur d'une ville fonctionnant grâce à
l'usine Monstres & cie. Celle-ci emploie des sujets chargés
d'effrayer les enfants humains et de convertir leur effroi
en une puissance motrice équivalante à notre
éléctricité. Ces salariés de la
peur usent d'une technique bien rôdée. Alignés
dans un immense hangar, ils se placent chacun devant la porte
qui leur a été attribuée, une porte uniquement
retenue par une chambranle. Au signal, ils la poussent et
pénètrent de l'autre côté, dans
un monde, le nôtre, dont ils ne connaissent que des
chambres d'enfants enveloppées dans l'obscurité
de la nuit. Dans ce monde, le temps d'un hurlement, ils quittent
leur statut d'ouvrier spécialisé pour devenir,
aux yeux des bambins, le monstre tapi au fond au placard.
Cet
argument constitue l'alpha et l'oméga d'une fable qui,
pour peu qu'on y porte l'oreille, fait entendre quelques grincements.
La banalité et la répétitivité
de la vie de ces êtres constituent peut-être une
légère faiblesse narrative, car elle implique
une retenue et un certain enlisement du récit. Mais
elle est aussi l'élément permettant la mise
en parallèle de leur monde avec celui des humains.
Car au final, ce dernier n'est-il pas celui qui nous intéresse
le plus ? La virtualité se pare de beautés
qui ne sauraient faire oublier l'univers qu'elle rejette dans
un perpétuel hors-champ. Otons les matières
somptueuses ou visqueuses recouvrant ces individus de pixel.
Frottons-nous les yeux et regardons ce qu'ils sont vraiment
et quelle est leur réalité.
Ils
s'affrontent à des hiérarchies qui, quand elles
ne sont pas acariâtres, imposent des réglements
dont l'ancienneté balaie toute remise en cause. Ainsi,
la présence d'un objet d'origine humaine ou le moindre
rapport avec l'un de ces êtres à deux bras et
deux jambes est qualifié de nocif. Leur occurrence
entraîne une immédiate mise en quarantaine de
la zone ou du sujet touché pendant qu'une équipe
d'éradication détruit toute trace de l'événement.
De fait, tout contact avec l'humain effraie d'une paradoxale
manière ces monstres si familiers et entraîne
une sévère punition. En d'autres termes, tout
rapprochement avec l'autre est honni. A cette xénophobie
non avouée s'ajoute une obsession de l'hygiène.
Le moindre soupçon de contamination, la plus infime
trace d'une intrusion étrangère impliquent un
nettoyage disproportionné de la zone touchée.
La malhonnêteté et la bêtise de ces comportements
sont d'autant plus patentes que la fable, en sa conclusion,
affirme leur tromperie et leur aveuglement. Elle met le doigt
sur la dangerosité des préjugés, surtout
quand ceux-ci tendent à être institués.
Cette
petite satire dissimulée sous le masque de la comédie
pour enfants est déjà intéressante en
soi. Il ne faudrait pas oublier pour autant ce qui en constitue
le nerf, une critique sans équivoque et assez effrayante
d'un certain capitalisme. L'un des employés de l'usine,
aidé de complicités, cherche à accroître
le rendement de l'entreprise avec une machine expérimentale
qui, si elle augmente effectivement la production de cris
d'enfant, entraîne aussi la disparition de celui-ci.
On voit donc se dessiner, entre les mailles de ces poupées
électroniques, une remise en cause de la logique de
rentabilité. D'une façon implicite, un discours
mordant se développe. Il fustige ces volontés
qui, pour produire en masse et augmenter leur chiffre d'affaires,
n'hésitent pas à mépriser leur public,
c'est-à-dire, à l'heure du triomphe du tertiaire,
leur matière première. Par la symbolique, Monstres
& cie condamne ce capitalisme qui scie la branche
sur laquelle il est assis.
Les
péripéties de la fable sont peut-être
moins inventives au regard des précédentes créations
du studio Pixar, les Toy story 1 et 2 et 1001 pattes.
Elles culminent cependant dans un final étourdissant
où tous les ressorts de l'informatique sont utilisés
afin de créer un décor aux dimensions vertigineuses,
un lieu où chaque recoin s'ouvre littéralement
sur l'infini. Cette légère déception
est surtout le prix à payer pour voir se développer
un univers moins riche que par le passé, mais plus
quotidien, plus sombre, plus inquiétant, et donc tout
aussi passionnant. Si l'entreprise Disney, à l'imagination
moribonde mais aux bénéfices grandissants, ne
devait plus exister que pour financer de tels films exécutés
par des équipes extérieurs à ses studios,
comme Pixar aux Etats Unis et Ghibli au Japon, nous ne pourrions
que nous réjouir. Malheureusement la réalité
est tout autre.
M.Merlet
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