Au
cur du triangle des Bermudes
La
critique est un genre ingrat. Pour répondre à
l'attente, elle se doit d'exprimer une opinion. Elle rend
un jugement comme d'autres rendent le droit, sans scrupule
ni remords. Pourtant de ses mots dépend le sort d'uvres
qui n'ont peut-être pas toujours mérité
un tel traitement. Leurs vies ne tiennent parfois qu'à
une phrase, un adjectif. La critique, pour arriver à
ses fins, a ainsi tendance à user de l'oubli et de
l'abandon volontaire. Elle aime à couper, élaguer
et rogner pour faire entrer ce qui lui résiste dans
des cases, des cellules. Sa finalité est souvent l'enfermement.
Dans cette démarche, rarement contestée, les
étiquettes sont ses meilleures alliées. Grâce
à elles, les uvres, dûment reléguées
à leur juste place, se voient disséquées
en catégories et en thèmes. Fort heureusement,
certaines, rebelles, font problème. Telles des anguilles,
elles glissent entre les mots qui cherchent à les emporter.
Elles refusent l'appropriation, la dénomination. La
bohème, si tant est que ce qualificatif puisse s'affranchir
des idée reçues, est leur territoire.
Mischka,
le dernier des trois films que Jean-François Stévenin
a réalisés depuis 1978, est l'une d'entre elles.
Peut-être est-il plus sage, plus réservé
que ses aînés, Le Passe-montagne et
Doubles messieurs. Peut-être
laisse-t-il plus de prise à l'analyse, là où
les autres nous plongeaient dans le plaisir de la perplexité.
Il serait aisé pour un procureur aveugle et sans imagination
de l'accabler de poncifs. Les différences de générations,
les familles recomposées ou encore les liens filiaux...
Les preuves à charge ne manquent pas. Cependant ce
serait ne rien voir de l'essentiel. Mischka ne peut
être ramené à un quelconque discours.
Aucun verbe, aucune lettre ne peuvent le résumer sans
le réduire. Son titre même semble issu d'un accident,
d'un hasard. D'une part, parce qu'il est le nom que le personnage
de Stévenin attribue arbitrairement, au fil de sa pensée
avinée, au vieil homme joué par Jean-Paul Roussillon.
Et d'autre part, parce que ce nom d'origine russe, désignant
d'habitude un ours, a pour une oreille francophone les sonorités
d'une création de cruciverbiste fou.
Néanmoins,
si l'animal est fuyant, il est de notre devoir de le traquer
pour l'examiner de plus près. Nous ne chercherons pas
à l'acculer, ni à le mettre en cage. Ce serait
un sort bien triste pour celui qui bat la campagne. Il divague
au gré des paysages et des individus. Grâce à
lui, le vieux rencontre le jeune, l'obscur côtoie la
célébrité, les vignes sont traversées
par un vent venu de la mer. Terrestre, Miscka n'est
pas pour autant terre à terre. Les rencontres improbables
se multiplient et semblent réclamer la disparition
du mot "impossible" de nos dictionnaires. Une jeune
fille et son petit frère s'embarquent sur les routes
pour retrouver un père, qui, il y a longtemps, s'est
échappé du cercle familial. Un vieillard en
robe de chambre s'écarte d'une famille si peu attentive
qu'elle ne s'offusque pas de sa disparition. Un homme proche
de la cinquantaine pousse sa solitude jusqu'à emporter
les autres dans sa propre dérive. La France est frappé
par le soleil d'août et le temps se dilate. Contre toute
attente, tout ce petit monde se croisera et convergera vers
une île en dérive, à l'orée de
l'Océan atlantique.
Une
seule règle régit cet univers, l'invraisemblance.
Stévenin se fiche des discours. Il n'accorde foi qu'à
la parole du dingue dont les déclarations les plus
incroyables se concrétisent sous nos yeux remplis d'étonnement.
Chacun a ici le droit de dire et de faire ce qu'il veut. Les
choix des protagonistes n'appartiennent qu'à eux et
personne n'y trouve à redire. Le grand-père
peut sortir de la voiture et disparaître le temps d'un
été, nul ne s'affolera. Tout au plus poindra
une angoisse de perte. Les comportements comme les scènes
et les plans se succèdent en toute liberté.
Cela ne va pas sans violence. Il y a des creux et des bosses.
Les subjectivités se heurtent et, parfois, l'une d'elles
essaie de prendre le dessus sur les autres. Mais l'ellipse
et le non-dit sont aussi des espaces d'aération. Ils
insufflent un esprit qui permet de s'extraire des contingences.
Le récit, ponctué de trous, s'éloigne
petit à petit de l'obligation de justification. Il
atteint cette zone étrange, ce triangle des Bermudes
où tout peut arriver. Mischka traverse alors
en douceur, avec le sourire, la frontière séparant
sans rupture le réel de l'imaginaire, et ce dans les
deux sens.
Surréaliste,
tel est le qualificatif, galvaudé malheureusement et
trop souvent jeté en pâture aux fauves de l'ordre
établi, qui conviendrait le mieux à cette uvre
hirsute, sauvage mais aimable. André Breton, sous les
charmes de Nadja, préconisait de cultiver au quotidien
le hasard et les coïncidences. Attentif à ce conseil,
Mischka en poursuit le geste et fait pousser des fleurs
aux couleurs chatoyantes dans ce jardin sans barrière
qu'aucun arrêté, aucun tribunal ne sauraient
circonscrire.
M.Merlet
Lire l'interview de Jean-François
Stévenin
Lire la
chronique de Double Messieurs
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