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Mischka
Réal.: Jean-François Stévenin
Avec: Jean-Paul Roussillon, Jean-François Stévenin, Salomé Stévenin, Rona Hartner, Jean-Paul Bonnaire, Yves Afonso, Patrick Grandperret.
France, 2001, 1h56


Au cœur du triangle des Bermudes

La critique est un genre ingrat. Pour répondre à l'attente, elle se doit d'exprimer une opinion. Elle rend un jugement comme d'autres rendent le droit, sans scrupule ni remords. Pourtant de ses mots dépend le sort d'œuvres qui n'ont peut-être pas toujours mérité un tel traitement. Leurs vies ne tiennent parfois qu'à une phrase, un adjectif. La critique, pour arriver à ses fins, a ainsi tendance à user de l'oubli et de l'abandon volontaire. Elle aime à couper, élaguer et rogner pour faire entrer ce qui lui résiste dans des cases, des cellules. Sa finalité est souvent l'enfermement. Dans cette démarche, rarement contestée, les étiquettes sont ses meilleures alliées. Grâce à elles, les œuvres, dûment reléguées à leur juste place, se voient disséquées en catégories et en thèmes. Fort heureusement, certaines, rebelles, font problème. Telles des anguilles, elles glissent entre les mots qui cherchent à les emporter. Elles refusent l'appropriation, la dénomination. La bohème, si tant est que ce qualificatif puisse s'affranchir des idée reçues, est leur territoire.

Mischka, le dernier des trois films que Jean-François Stévenin a réalisés depuis 1978, est l'une d'entre elles. Peut-être est-il plus sage, plus réservé que ses aînés, Le Passe-montagne et
Doubles messieurs
. Peut-être laisse-t-il plus de prise à l'analyse, là où les autres nous plongeaient dans le plaisir de la perplexité. Il serait aisé pour un procureur aveugle et sans imagination de l'accabler de poncifs. Les différences de générations, les familles recomposées ou encore les liens filiaux... Les preuves à charge ne manquent pas. Cependant ce serait ne rien voir de l'essentiel. Mischka ne peut être ramené à un quelconque discours. Aucun verbe, aucune lettre ne peuvent le résumer sans le réduire. Son titre même semble issu d'un accident, d'un hasard. D'une part, parce qu'il est le nom que le personnage de Stévenin attribue arbitrairement, au fil de sa pensée avinée, au vieil homme joué par Jean-Paul Roussillon. Et d'autre part, parce que ce nom d'origine russe, désignant d'habitude un ours, a pour une oreille francophone les sonorités d'une création de cruciverbiste fou.

Néanmoins, si l'animal est fuyant, il est de notre devoir de le traquer pour l'examiner de plus près. Nous ne chercherons pas à l'acculer, ni à le mettre en cage. Ce serait un sort bien triste pour celui qui bat la campagne. Il divague au gré des paysages et des individus. Grâce à lui, le vieux rencontre le jeune, l'obscur côtoie la célébrité, les vignes sont traversées par un vent venu de la mer. Terrestre, Miscka n'est pas pour autant terre à terre. Les rencontres improbables se multiplient et semblent réclamer la disparition du mot "impossible" de nos dictionnaires. Une jeune fille et son petit frère s'embarquent sur les routes pour retrouver un père, qui, il y a longtemps, s'est échappé du cercle familial. Un vieillard en robe de chambre s'écarte d'une famille si peu attentive qu'elle ne s'offusque pas de sa disparition. Un homme proche de la cinquantaine pousse sa solitude jusqu'à emporter les autres dans sa propre dérive. La France est frappé par le soleil d'août et le temps se dilate. Contre toute attente, tout ce petit monde se croisera et convergera vers une île en dérive, à l'orée de l'Océan atlantique.

Une seule règle régit cet univers, l'invraisemblance. Stévenin se fiche des discours. Il n'accorde foi qu'à la parole du dingue dont les déclarations les plus incroyables se concrétisent sous nos yeux remplis d'étonnement. Chacun a ici le droit de dire et de faire ce qu'il veut. Les choix des protagonistes n'appartiennent qu'à eux et personne n'y trouve à redire. Le grand-père peut sortir de la voiture et disparaître le temps d'un été, nul ne s'affolera. Tout au plus poindra une angoisse de perte. Les comportements comme les scènes et les plans se succèdent en toute liberté. Cela ne va pas sans violence. Il y a des creux et des bosses. Les subjectivités se heurtent et, parfois, l'une d'elles essaie de prendre le dessus sur les autres. Mais l'ellipse et le non-dit sont aussi des espaces d'aération. Ils insufflent un esprit qui permet de s'extraire des contingences. Le récit, ponctué de trous, s'éloigne petit à petit de l'obligation de justification. Il atteint cette zone étrange, ce triangle des Bermudes où tout peut arriver. Mischka traverse alors en douceur, avec le sourire, la frontière séparant sans rupture le réel de l'imaginaire, et ce dans les deux sens.

Surréaliste, tel est le qualificatif, galvaudé malheureusement et trop souvent jeté en pâture aux fauves de l'ordre établi, qui conviendrait le mieux à cette œuvre hirsute, sauvage mais aimable. André Breton, sous les charmes de Nadja, préconisait de cultiver au quotidien le hasard et les coïncidences. Attentif à ce conseil, Mischka en poursuit le geste et fait pousser des fleurs aux couleurs chatoyantes dans ce jardin sans barrière qu'aucun arrêté, aucun tribunal ne sauraient circonscrire.

M.Merlet

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