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avec Allociné

 

 

Interview d'Alain Bergala, spécialiste de l'oeuvre de Godard

King Lear
Film américain (1987). Drame, Science fiction.
Durée : 1h 30mn.
Avec : Peter Sellars, Burgess Meredith, Molly Ringwald, Jean-Luc Godard, Woody Allen.
Réalisé par Jean-Luc Godard


"Oh ! que je ne devienne pas fou, pas fou, cieux propices !
Maintenez-moi dans mon bon sens, je ne veux pas devenir fou !"
King Lear. W. Shakespeare.

Le roi pourtant deviendra fou. La sensibilité choquée du vieil homme qui perd en une journée ses trois filles et son royaume s'expose, le soir venu, comme sa personne désemparée dans la tempête et dans la nuit, à l'affolement du monde qui l'assaille déraisonnablement. Pourquoi ? Parce qu'à la sincérité de Cordélia, dont l'amour se traduit en patience et en dévouement continuel, mais pas en mots : "je ne puis soulever mon cœur jusqu'à mes lèvres", il préfère les discours éloquents de Gonéril et de Régane. Au langage de la vertu, il préfère celui du pouvoir.

Quand le roi comprend son erreur, il est trop tard. Et c'est précisément par le retour menaçant, sur lui, de la folie, qu'il mesure toute l'étendue de cette erreur. King Lear est une pièce apocalyptique. Elle s'ouvre sur une perte immense, la perte de la vertu (dans un sens général, évidemment plus large que celui qui réserve l'emploi de ce mot à la chasteté des femmes), puis elle prend le temps d'aller jusqu'au bout de la catastrophe du pouvoir livré à lui-même, dans un mouvement qu'aucun espoir, aucune solution ne vient détourner de son accomplissement morbide. Jean-Luc Godard en fait un film post-apocalyptique et, presque optimiste, un film sur la rédemption.

Le temps de l'action est scandé à plusieurs reprises par une inscription en lettres blanches sur l'écran noir. Nous sommes après Tchernobyl. Il est dit qu'après Tchernobyl, l'art a disparu. Le mal est fait, donc. Mais au lieu qu'il s'achemine, comme dans la pièce de Shakespeare, vers la folie et la mort, le monde déjà fou ici, ou idiot, s'affaire beaucoup sur les traces de la culture à retrouver.

Ainsi William Shakespeare, cinquième du nom, traverse-t-il la fiction décousue de Godard à la recherche des mots de son aïeul. Entouré de lutins qu'il ne voit pas et qui singent son égarement soucieux, c'est l'anti-héros du film, perdu dans l'énormité de sa tâche. Ulysse improbable d'un univers sans dieux ni destinée, son esprit est aussi vide que celui du nourrisson. Il hume l'odeur des sous-bois, il grimpe sur les rochers pour contempler la mer, il voyage. Un cahier sous le bras, il note les phrases qui lui viennent à l'esprit quand, après les avoir assez ruminées, il en a trouvé la forme juste. Il s'agit de retrouver une tradition, de mettre ses pas dans ceux du passé. Le sens des phrases importe dans la mesure exacte de leur forme. Loin de la position selon laquelle le cinéaste, a pu dire Godard, fait "juste une image", King Lear postule "l'image juste", au contraire.

Cependant, la seule éclosion de mots, réminiscence du texte original, à laquelle nous assistons, tandis que le jeune homme dîne au restaurant, révèle une décevante formule de politesse : "Comme il vous plaira". Elle est difficilement accouchée, entre deux cuillérées de soupe et les troubles de la synchronisation qui assaillent, tout au long du film, la linéarité du récit comme l'esprit des personnages. C'est peu, mais c'est un début. Il s'en saisit comme Descartes se saisit du "cogito" pour tirer après toute sa philosophie. William Shakespeare, cinquième du nom, se lève soudain et s'approche de la table voisine où dînent un vieil homme et sa fille. Il dit alors à la jeune femme : "Comme il vous plaira", et se retrouve deux fois au cœur du drame. Car ce couple, c'est Lear et Cordélia en pleine tempête.

La recherche suscite, dans le monde, l'apparition de l'œuvre. Et l'œuvre, effectivement, ne cesse d'apparaître dans ce film où Godard essaime, à la lumière d'une antique chandelle, des images de Rembrandt, de Goya, des portraits de cinéastes, des figures d'écrivains. Nous sommes après Tchernobyl, entre Passion et les Histoire(s) du Cinéma, dans la sagesse paradoxale d'une schizophrénie douce où les "milles plateaux" de l'existence, du passé, du futur, de l'art et de la réalité, se mélangent.

Helène Raymond

Interview d'Alain Bergala, spécialiste de l'oeuvre de Godard

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