"Oh ! que je ne devienne pas fou, pas fou, cieux propices
!
Maintenez-moi dans mon bon sens, je ne veux pas devenir fou
!"
King Lear. W. Shakespeare.
Le
roi pourtant deviendra fou. La sensibilité choquée
du vieil homme qui perd en une journée ses trois filles
et son royaume s'expose, le soir venu, comme sa personne désemparée
dans la tempête et dans la nuit, à l'affolement
du monde qui l'assaille déraisonnablement. Pourquoi
? Parce qu'à la sincérité de Cordélia,
dont l'amour se traduit en patience et en dévouement
continuel, mais pas en mots : "je ne puis soulever
mon cur jusqu'à mes lèvres",
il préfère les discours éloquents de
Gonéril et de Régane. Au langage de la vertu,
il préfère celui du pouvoir.
Quand
le roi comprend son erreur, il est trop tard. Et c'est précisément
par le retour menaçant, sur lui, de la folie, qu'il
mesure toute l'étendue de cette erreur. King Lear
est une pièce apocalyptique. Elle s'ouvre sur une perte
immense, la perte de la vertu (dans un sens général,
évidemment plus large que celui qui réserve
l'emploi de ce mot à la chasteté des femmes),
puis elle prend le temps d'aller jusqu'au bout de la catastrophe
du pouvoir livré à lui-même, dans un mouvement
qu'aucun espoir, aucune solution ne vient détourner
de son accomplissement morbide. Jean-Luc Godard en fait un
film post-apocalyptique et, presque optimiste, un film sur
la rédemption.
Le
temps de l'action est scandé à plusieurs reprises
par une inscription en lettres blanches sur l'écran
noir. Nous sommes après Tchernobyl. Il est dit qu'après
Tchernobyl, l'art a disparu. Le mal est fait, donc. Mais au
lieu qu'il s'achemine, comme dans la pièce de Shakespeare,
vers la folie et la mort, le monde déjà fou
ici, ou idiot, s'affaire beaucoup sur les traces de la culture
à retrouver.
Ainsi
William Shakespeare, cinquième du nom, traverse-t-il
la fiction décousue de Godard à la recherche
des mots de son aïeul. Entouré de lutins qu'il
ne voit pas et qui singent son égarement soucieux,
c'est l'anti-héros du film, perdu dans l'énormité
de sa tâche. Ulysse improbable d'un univers sans dieux
ni destinée, son esprit est aussi vide que celui du
nourrisson. Il hume l'odeur des sous-bois, il grimpe sur les
rochers pour contempler la mer, il voyage. Un cahier sous
le bras, il note les phrases qui lui viennent à l'esprit
quand, après les avoir assez ruminées, il en
a trouvé la forme juste. Il s'agit de retrouver une
tradition, de mettre ses pas dans ceux du passé. Le
sens des phrases importe dans la mesure exacte de leur forme.
Loin de la position selon laquelle le cinéaste, a pu
dire Godard, fait "juste une image", King Lear postule
"l'image juste", au contraire.
Cependant,
la seule éclosion de mots, réminiscence du texte
original, à laquelle nous assistons, tandis que le
jeune homme dîne au restaurant, révèle
une décevante formule de politesse : "Comme
il vous plaira". Elle est difficilement accouchée,
entre deux cuillérées de soupe et les troubles
de la synchronisation qui assaillent, tout au long du film,
la linéarité du récit comme l'esprit
des personnages. C'est peu, mais c'est un début. Il
s'en saisit comme Descartes se saisit du "cogito"
pour tirer après toute sa philosophie. William Shakespeare,
cinquième du nom, se lève soudain et s'approche
de la table voisine où dînent un vieil homme
et sa fille. Il dit alors à la jeune femme : "Comme
il vous plaira", et se retrouve deux fois au cur
du drame. Car ce couple, c'est Lear et Cordélia en
pleine tempête.
La
recherche suscite, dans le monde, l'apparition de l'uvre.
Et l'uvre, effectivement, ne cesse d'apparaître
dans ce film où Godard essaime, à la lumière
d'une antique chandelle, des images de Rembrandt, de Goya,
des portraits de cinéastes, des figures d'écrivains.
Nous sommes après Tchernobyl, entre Passion
et les Histoire(s) du Cinéma, dans la sagesse
paradoxale d'une schizophrénie douce où les
"milles plateaux" de l'existence, du passé,
du futur, de l'art et de la réalité, se mélangent.