Les uvres de Mehdi Charef, le premier cinéaste
à avoir filmé la génération beur
avec finesse, droiture et absence de démagogie, sont
noires car la vie n'est pas rose. Fils du peuple, ses propos
sont ouvertement de gauche. Sa caméra enveloppe les
personnages car les visages le fascinent. Ses histoires sont
touchantes et dramatiques car il est amoureux du néo-réalisme.
Ses acteurs sont beaux car c'est un homme de goût. L'acuité
de son regard est féroce car il est revenu de loin.
Mehdi Charef réalise des films sans concession et proclame
haut et fort : "Il n'y a pas de bizarrerie, seulement
des opprimés, des marginaux et des oubliés".
Elle
se prénomme Rallia. Elle est jeune, énergique
et gracieuse. Elle arrive d'un autre monde, d'un endroit civilisé,
moderne où la foule s'est imposée, où
la nature a disparu pour laisser place à des architectures
démesurées. Rallia a quitté son pays
d'adoption pour les paysages montagneux du sud algérien,
son pays d'origine. Ses racines crient leur soif. Rallia souffre
car sa véritable mère, qu'elle n'a jamais connue,
se terre quelque part dans ce bled perdu. Les traits de son
visage sont crispés. Sa tourmente est totale. Elle
est secrète mais obstinée, charismatique mais
discrète, belle mais sombre. Elle est la fille de Keltoum.
Charef
a élargi sa palette de couleurs pour créer une
image chatoyante, lumineuse et incroyablement scintillante.
Sa caméra se déplace dans des contrées
arides. La sécheresse y est symbole de sanction divine.
La rigidité des cimes répond à la froideur
des autochtones. Le vent, traître et malicieux, recouvre
la tristesse de femmes esseulées. Celles-ci, fières
même dans leurs maladresses, subissent la négligence
des hommes. Maîtres à penser mais bons à
rien, leur statut de sages leur permet de régner sur
ce monde, bien que leurs faits et gestes ne fassent qu'empirer
les choses. C'est dans ce contexte que Keltoum a donné
naissance à un espoir brisé. Dans ce milieu
hostile et incompréhensible, elle s'est abaissée
à procréer pour perpétuer une tradition.
Elle a donc préféré fuir pour ne pas
se retrouver avec de nouvelles responsabilités.
La
Fille de Keltoum est certainement l'un des films les plus
mystiques de la courte carrière de Mehdi Charef. Après
le succès d'estime de Marie-Line (plébiscité
notamment pour la composition de Muriel Robin), l'auteur du
très beau Thé au harem d'Archimède
nous plonge cette fois dans ses souvenirs et origines. Bent
Keltoum n'est pas seulement un film contemplatif, c'est
aussi une uvre poétique, étrange et teintée
de frémissantes odeurs sahariennes. Grave, elle sait
éviter le gouffre du mélodrame.
Samir
Ardjoum
DOSSIER CINEMA ALGERIEN
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de Mehdi Charef
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avec Boudjemâa Kareche, directeur de la cinémathèque
d'Alger