La scène se passe sur la côte palestinienne,
début mai 1948, quelques jours avant le départ
des Britanniques et la proclamation de l'État d'Israël.
Tandis que les forces juives et arabes s'affrontent dans le
pays, Kedma, un cargo transportant des juifs d'Europe réfugiés
de la Seconde Guerre mondiale, débarque ses passagers
sur une plage de Palestine. Un détachement de soldats
britanniques tente d'empêcher l'accostage, il est dispersé
par des combattants du Palmach, l'armée secrète
juive qui accueille les réfugiés pour les conduire
dans les collines jusqu'à un point de rassemblement
d'où ils partiront ensuite vers des kibboutz. Plutôt
que d'envisager d'emblée Kedma sous l'angle
de la reconstitution historique, et afin de secouer un peu
nos mains et notre esprit des pincettes de rigueur pour l'étude
d'un tel sujet (dans la mesure où l'histoire n'a pas
cessé d'être en marche sur ce sol depuis 50 ans),
nous pouvons essayer de le considérer de l'extérieur,
depuis la réalité contemporaine par laquelle
nous sommes passés pour arriver jusqu'à lui.
La
question que l'actualité du conflit israélo-palestinien
pose à Kedma au moment de sa sortie en salle
est celle-ci : Peut-on faire coexister dans le même
plan des israéliens et des palestiniens ? La réponse
de Gitaïl est : Non. Le réalisateur explique que
c'était d'abord son projet de les faire s'affronter
à l'image en montrant la bataille de Latrun, mais qu'il
l'a finalement abandonné : "Le tournage de
Kedma allait démarrer lorsque j'ai compris que ce n'était
pas la bataille de Latrun, qui a eu lieu après le départ
des Anglais contre les armées arabes coalisées,
qu'il fallait filmer. Je devais représenter les combats
entre deux population civiles, juive et arabe". Or,
dans ce film qui n'est pourtant pas dépeuplé,
la population civile arabe n'est pas très importante.
C'est d'abord une dizaine de personnes qui traversent l'écran.
À peine vues, déjà disparues, elles fuient
devant les forces juives. C'est ensuite un couple, toujours
fuyant, dans les collines. C'est enfin l'homme du couple resté
seul qui déclame un long poème de résistance
avant d'être enfermé, sans violence, dans une
petite maison et ainsi dérobé à notre
regard. Si l'ambiance lumineuse, jaillissant de cette terre
écrasée par un ciel d'orage pour venir impressionner
la pellicule, est bien crépusculaire, c'est bien aussi
la piteuse figure à la fois grandiose et désarticulée,
vêtue d'une splendeur en lambeaux, la figure du "dernier
homme" qu'évoque cette séquence de déclamation.
Et qu'à ce dernier homme arabe, Youssef, corresponde
symétriquement un dernier homme juif, Janusz qui reste
seul, au dernier plan du film, déclamant lui aussi
une lamentation poignante, ne change rien à la gêne
que l'on ressent devant une terre de Palestine qui nous est
décrite quasiment sans autre peuple apparent que celui
des réfugiés juifs. Ainsi, au cours de l'unique
séquence de combats, les seuls combattants et les seuls
morts que montre Amos Gitaï font partie des forces du
Palmach.
Conformément
au slogan de l'époque : "Une terre sans peuple
pour un peuple sans terre", mais à l'encontre
de ce que la population palestinienne prouve depuis ce temps,
Gitaï enfonce dans on ne sait plus quelle chair, le clou
de la mauvaise conscience, de l'aveuglement et de l'impuissance
partagée devant le meurtre. "Pour en finir
avec ce cauchemar" et pour que dans un avenir meilleur
Janusz puisse embrasser Rosa, la femme qu'il aime, il n'est
peut-être plus temps de faire des films partiaux sur
la guerre, mais il serait temps, en revanche, de faire des
films impartiaux pour la paix.