Le réalisateur urbain de Ma petite entreprise
quitte les sentiers balisés pour nous offrir un film
d'époque. Il filme l'émergence de l'esprit dans
une France du XIIIe siècle, encore assujettie à
la puissance des corps.
Avant
de mourir, la mère d'Arnaud (Guillaume Canet) lui a
transmis sa science des plantes médicinales. Il les
cultive, avec ses deux jeunes enfants et son épouse
Guillemette (Mélanie Doutey), pour en faire commerce
et soigner ceux qui en ont besoin. Un jour, des brigands débarquent
et le violentent jusqu'à lui en faire perdre la mémoire.
Sa femme, démunie face à cet homme devenu hagard,
n'a d'autre solution que de faire quérir son frère
Thomas (Vincent Lindon), un mercenaire qui a quitté
le domicile familial depuis fort longtemps. A cette époque,
il n'est en effet pas concevable qu'une femme puisse survivre
sans homme. Nous sommes dans un temps où la force physique
règne et l'esprit reste le privilège de l'Eglise.
Ses représentants commencent tout juste à recopier
des livres destinés à ne pas sortir des édifices
sacrés. Or Guillemette, boiteuse obstinée et
courageuse, a justement l'idée de dérober celui
qui l'aiderait à retrouver les connaissances perdues
de son mari.
La
recherche et la transmission du savoir ainsi que la volonté
de voir triompher l'esprit sur la force brute sont logiquement
incarnées par celle qui doit trouver d'autres moyens
de subsistance. Pourtant, en usant des services d'un expert
en art de la guerre, elle recourt à la puissance physique.
De son côté, à travers cette quête,
Thomas sert, pour la première fois peut-être,
une cause noble et spirituelle. Dans cette rencontre du corps
et de l'esprit, chacun survit selon ses moyens.
Au-delà
du choix d'une époque peu représentée
au cinéma, l'intérêt du film de Pierre
Jolivet réside dans le choix de cette thématique,
étonnante, qui s'appuie sur un important travail documentaire,
jamais ostentatoire, et sur un scénario très
rigoureux co-écrit avec Simon Michaël. En outre,
la crédibilité de l'ensemble est renforcée
par l'utilisation du langage. Ici, pas de longues phrases,
mais des mots rares, précis, sans fioritures; des regards,
des gestes et surtout des actions. On ne formule pas forcément
sa pensée mais on la met en application. La communication
se résume au minimum vital car il est uniquement question
de survie. Le film a le mérite de rendre cette réalité
palpable sans verser dans l'austérité. La franche
réussite du travail sur l'image n'y est pas étrangère:
lumière avare pour les intérieurs, surabondante
pour des extérieurs qui prennent toute leur dimension
avec l'utilisation du cinémascope. Tous ces éléments
contribuent à un dépaysement total.
Marc Petit