Hiératique, Madame la Comtesse Trentham part en voyage,
conduite par son chauffeur. Trempée de la tête
aux pieds, attendant sous une pluie battante, sa femme de
chambre veille à ce qu'elle monte en voiture sans soucis.
Ainsi chaque geste a trois instance. L'ouvrier, la domestique
et Madame. Des écuries au grand salon en passant par
l'office, nous voilà embarqués dans le grand
monde des convenances et de l'étiquette. Nous sommes
dans les années trente, la Deuxième Guerre Mondiale
approche, l'Empire britannique perd peu à peu toutes
ses colonies et l'aristocratie se fissure. La société
change. Le cinéma, les stars américaines et
Hollywood font rêver les domestiques qui gagnent peu
à peu leur liberté en s'affranchissant de leur
milieu social. Parallèlement, certains nobles se mésallient,
croyant bénéficier de la fortune d'un bourgeois.
Invités
à une partie de chasse tous se doivent de respecter
l'étiquette sous peine de subir un mépris discret
mais hautain qui soulignera leurs impairs : une robe de soirée
verte et visiblement de peu de qualité, une sucrerie
offerte au chien ou toute manifestation incontrôlée
de ses émotions. Il y a les choses à dire, d'autres
à taire pour survivre dans ce monde. Bien que tout
soit mis en place dans les règles de l'art du savoir-vivre,
"pour l'harmonie des rapports sociaux" - comme le
disent les manuels - personne ne semble goûter réellement
un tel mode de vie.
Aucune
classe n'est épargnée, chacune a ses codes de
conduite. Du côté des serviteurs comme de celui
des maîtres, l'importance est l'apparence : les ridicules
n'appartiennent pas qu'aux riches. Si la noblesse est en perte
de vitesse face aux évolutions du monde, tous sont
encore face à leur simagrées. Les domestiques
ne vivent qu'à travers leurs maîtres, adoptent
leurs codes, prennent leurs noms à l'office et s'inquièteraient
d'avantage d'un pet de leur noble employeur que du décès
de leur propre mère.
Si
en 1939 Renoir peignait les règles du jeu de l'amour,
aujourd'hui Altman tire les couleurs de son film sur des tons
plus caustiques. Aussi, on rirait bien à gorge déployée
si toutes ces allures ne portaient en elles un fond de tragique.
Proche de ses personnages, le réalisateur passe de
l'autre côté du miroir. A travers un regard d'entomologiste
plein d'empathie, chacun, montré dans un moment de
faiblesse, révèle une profonde frayeur de ne
jamais être à la hauteur, une peur d'être
déchu. Leur vie par procuration est aliénante
Il leur suffirait de rejeter ce mode de vie pour éviter
les souffrances.
Gosford
Park est un miroir. Ce portrait d'une société
d'hier révèle également les ridicules
de la société d'aujourd'hui, tout aussi pleine
de convenances. On regarde alors nos réunions de famille,
nos réunions de travail, nos sorties entre gens de
bonne compagnie d'un autre il. Vus d'ici, nos etiquettes
implicites, nos faux-semblants lâchement accordés
prennent une autre mesure.
L'efficacité
meurtrière de la mise en scène d'Altman laisse
cependant des espaces de liberté aux interprètes.
Plusieurs prises sont prévues, ménageant toujours
une place aux saillies impromptues, aux émotions imprévues...
Très souple, la caméra évolue autour
des acteurs avec légèreté. Captant un
arrière plan composé d'une foultitude de détails,
elle nous emmène au cur d'un monde plutôt
que de le régir. Aussi la sensation d'y être
au cur est-elle plus forte. Du cirage des chaussures
au nettoyage de l'argenterie, des thés servis avec
du lait aux batteries de couteaux de cuisine, on assiste au
ballet des femmes de chambre et des valets, maniant tous ces
poisons pour servir leurs maîtres. Métaphore
d'un rapport très ambigu ou manifestation factuelle
d'actes plus meurtriers ? Embarqué dans cet univers,
le spectateur délaissera bientôt l'option d'un
meurtre à venir pour mieux se faire avoir et tomber,
comme par hasard, sur un assassinat.
Anne-Laure
Bell