Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

 

 

Gosford Park
Réalisation : Robert Altman
Avec : Kristin Scott Thomas - Aggie Smith - Kelly Macdonald - Claudie Blakley - Emily Watson - Helen Mirren - Stephen Fry…
Durée : 2h17
Sortie le 20 mars 2002


Hiératique, Madame la Comtesse Trentham part en voyage, conduite par son chauffeur. Trempée de la tête aux pieds, attendant sous une pluie battante, sa femme de chambre veille à ce qu'elle monte en voiture sans soucis. Ainsi chaque geste a trois instance. L'ouvrier, la domestique et Madame. Des écuries au grand salon en passant par l'office, nous voilà embarqués dans le grand monde des convenances et de l'étiquette. Nous sommes dans les années trente, la Deuxième Guerre Mondiale approche, l'Empire britannique perd peu à peu toutes ses colonies et l'aristocratie se fissure. La société change. Le cinéma, les stars américaines et Hollywood font rêver les domestiques qui gagnent peu à peu leur liberté en s'affranchissant de leur milieu social. Parallèlement, certains nobles se mésallient, croyant bénéficier de la fortune d'un bourgeois.

Invités à une partie de chasse tous se doivent de respecter l'étiquette sous peine de subir un mépris discret mais hautain qui soulignera leurs impairs : une robe de soirée verte et visiblement de peu de qualité, une sucrerie offerte au chien ou toute manifestation incontrôlée de ses émotions. Il y a les choses à dire, d'autres à taire pour survivre dans ce monde. Bien que tout soit mis en place dans les règles de l'art du savoir-vivre, "pour l'harmonie des rapports sociaux" - comme le disent les manuels - personne ne semble goûter réellement un tel mode de vie.

Aucune classe n'est épargnée, chacune a ses codes de conduite. Du côté des serviteurs comme de celui des maîtres, l'importance est l'apparence : les ridicules n'appartiennent pas qu'aux riches. Si la noblesse est en perte de vitesse face aux évolutions du monde, tous sont encore face à leur simagrées. Les domestiques ne vivent qu'à travers leurs maîtres, adoptent leurs codes, prennent leurs noms à l'office et s'inquièteraient d'avantage d'un pet de leur noble employeur que du décès de leur propre mère.

Si en 1939 Renoir peignait les règles du jeu de l'amour, aujourd'hui Altman tire les couleurs de son film sur des tons plus caustiques. Aussi, on rirait bien à gorge déployée si toutes ces allures ne portaient en elles un fond de tragique. Proche de ses personnages, le réalisateur passe de l'autre côté du miroir. A travers un regard d'entomologiste plein d'empathie, chacun, montré dans un moment de faiblesse, révèle une profonde frayeur de ne jamais être à la hauteur, une peur d'être déchu. Leur vie par procuration est aliénante… Il leur suffirait de rejeter ce mode de vie pour éviter les souffrances.

Gosford Park est un miroir. Ce portrait d'une société d'hier révèle également les ridicules de la société d'aujourd'hui, tout aussi pleine de convenances. On regarde alors nos réunions de famille, nos réunions de travail, nos sorties entre gens de bonne compagnie d'un autre œil. Vus d'ici, nos etiquettes implicites, nos faux-semblants lâchement accordés prennent une autre mesure.

L'efficacité meurtrière de la mise en scène d'Altman laisse cependant des espaces de liberté aux interprètes. Plusieurs prises sont prévues, ménageant toujours une place aux saillies impromptues, aux émotions imprévues... Très souple, la caméra évolue autour des acteurs avec légèreté. Captant un arrière plan composé d'une foultitude de détails, elle nous emmène au cœur d'un monde plutôt que de le régir. Aussi la sensation d'y être au cœur est-elle plus forte. Du cirage des chaussures au nettoyage de l'argenterie, des thés servis avec du lait aux batteries de couteaux de cuisine, on assiste au ballet des femmes de chambre et des valets, maniant tous ces poisons pour servir leurs maîtres. Métaphore d'un rapport très ambigu ou manifestation factuelle d'actes plus meurtriers ? Embarqué dans cet univers, le spectateur délaissera bientôt l'option d'un meurtre à venir pour mieux se faire avoir et tomber, comme par hasard, sur un assassinat.

Anne-Laure Bell

Réagissez à cette chronique sur le forum de Flu