Le cinéma fantastique connaît un vif regain d'intérêt, qu'on
pourrait faire remonter à la réussite, aussi bien artistique
que financière, du premier Scream de Wes Craven. Le
succès des Autres
d'Amenabar, tout aussi retentissant, annonçât la couleur dès
janvier : l'année cinématographique 2002 serait marquée du
sceau de la peur. Et, en effet, on a pu voir se multiplier
sur nos écrans les films fantastiques ou d'horreur, aux ambitions
et aux fortunes multiples et variées (From
Hell, Donnie
Darko, Versus, l'ultime guerrier,
l'Ascenseur, niveau 2...).
Alors qu'on commençait à l'oublier gentiment, tant sa programmation
naviguait généralement entre le médiocre et le pas terrible,
le Festival Fantastic'Arts de Gerardmer, fils du défunt festival
d'Avoriaz, a bénéficié cette année d'un fort regain d'intérêt.
Aussi bien vivier de recherches formelles et narratives que
terrain de jeu avec le classicisme du genre, le fantastique
est redevenu l'un des genre les plus innovants et donc passionnants
du moment, offrant une nouvelle jeunesse à un festival qui
en son temps, accueillait régulièrement des John Carpenter,
Brian de Palma ou George A. Romero en grande forme. Dans sa
nouvelle formule, Fantastic'arts se veut avant tout le promoteur
du genre fantastique sous toutes ses formes. D'où une profusions
d'événements accompagnant les projections de films, tels que
des expositions, des conférences, un espace jeu vidéos, et
la remise d'un prix littéraire. Un côté kermesse de l'au-delà,
qui tenterait de démontrer que le fan de cinéma fantastique
de base est quelqu'un à l'esprit ouvert. Qui oserait encore
en douter?
Pour en revenir à la compétition, cette année, le festival
permit donc de constater que, contre toute attente, le futur
du cinéma fantastique ne passera pas par la France, mais plus
certainement par l'Espagne, le Japon et les États-Unis, les
trois pays à se répartir la totalité des films en compétition.
On regrettera que l'Italie, une des mères nourricière du genre,
n'ai trouvée sa place qu'hors compétition, grâce au nouvel
opus du maître Dario Argento.
Commençons par l'Espagne, qui ouvrît le bal avec Fausto
5.0 d'Isidro Ortiz. Le film est une variation "classique"
sur le thème éternel du docteur Faust : le docteur Fausto
rencontre un ancien patient auquel il avait du enlever l'estomac,
et qui devrait donc être mort. Cet homme, portant la petite
barbiche noire, le convainc qu'il peut exaucer tous ses souhaits.
S'ensuit un enchaînement qui mènera le docteur au pire. Si
la trame est attendue, la puissance de la mise en scène l'est
moins. Jouant avec tous les clichés et les passages obligés
d'un tel sujet, Ortiz assume totalement la filiation avec
le cinéma des Fincher-Amenabar. Mais, si le fils se révèle
moins doué que ses deux papas (le film a quelques longueurs,
et les personnages sont trop peu travaillés), il parvient
dans ses meilleurs moments à distiller une angoisse des plus
violentes. À suivre, en tout cas, l'évolution de la famille.
Le deuxième film espagnol, El Espinazo del Diabolo
(l'Échine du diable, ou encore Devil) était
signé Guillermo del Toro, à qui l'on doit Mimic, film
au petit succès d'estime. Sur fond de guerre civile espagnole,
un orphelinat isolé semble être hanté par le fantôme d'un
enfant. Se rapprochant du Sixième sens ou des Autres
par son traitement narratif du rapport entre fantômes et vivants
(le fantôme est-il vraiment ton ennemi ?) bénéficiant
d'images magnifiques et d'un casting "exportable" (Marisa
Paredes et Edouardo Noriega), le film échoue pourtant à créer
un climat angoissant, faute de rythme et de réelle originalité.
Du côté du Japon, la tendance était à l'excès, comme il se
doit. Très portés sur la question des rapports entre jeux
vidéos et cinéma, deux films nous aurons montré le pire et
le meilleur en ce domaine. Le pire, St John's Wort
de Ten Shimoyama, nous conte l'histoire d'un couple de créateurs
de jeux vidéos, qui prépare les décors de leur prochain jeu
en visitant un manoir où aurait vécu le père de l'héroïne.
Ils se retrouvent bien vite enfermés dans la demeure, harcelés
par un ennemi inconnu, qui semble connaître les secrets du
manoir. Si le film tente un possible mélange des univers de
fiction et de jeu, il échoue complètement par une absence
totale de réflexion sur ce que sont les deux médias, se contentant
de jouer sur la question : tout cela est-il la réalité (=la
fiction), ou le jeu vidéo que les héros sont en train de créer?
Devant l'absence de mise en scène et la laideur peu commune
des images produites, on se fiche bien vite de la réponse,
et on préférerait de loin jouer à Resident Evil.
Sur un même sujet (enfin, presque), mais se situant à l'extrême
opposé, on trouve le magnifique Avalon de Mamoru Oshii,
l'auteur du déjà sublime Ghost in the Shell. Pour sa
première réalisation en chair et en os, Oshii nous plonge
dans un monde post-apocalyptique, où jouer à des jeux vidéos
peut être une profession, dont la reine serait Ash, meilleure
joueuse du jeu de guerre le plus abouti : Avalon. Véritable
maître d'arme dans le monde virtuel, elle mène une vie de
misère, seule avec son chien dans la réalité. Pour retrouver
son ancien coéquipier, pris au piège d'Avalon, et ne pouvant
revenir à la vie "réelle", elle va courir tous les risques
du jeu. Développant sa réflexion au delà de l'opposition entre
réalité et jeu vidéo, Oshii réussit à créer un univers qui
questionne la limite entre réel et virtuel. Si les personnages,
très stylisés, ne dégagent que peu d'émotion, c'est parce
qu'ils sont déjà passé dans cet autre monde, qui pourrait
bien être plus habitable que le notre. D'une grande beauté
plastique, Avalon opère une remise en question cruciale
de notre point de vue. Un film magistral abordant des questions
cruciales, dont on reparlera bientôt.
Les habitants d'un village touché par la malédiction de la
spirale se mettent à voir des spirales partout, à les fuir,
et dans une phase ultime, se transforment en escargots. Dernier
film japonais, présenté en séance spéciale, comme Avalon,
Uzumaki de Higuchinsky est une espèce de film-concept
totalement barré. Fondé sur une idée purement picturale, le
scénario se résume à une succession de représentations de
spirales, toutes plus tordues les unes que les autres (fumée-spirale,
corps-spirales, la plus classique oreille-spirale, etc...),
qui amuse pendant un temps, mais qui vire assez vite au catalogue.
Alors qu'on les attendait fort éloignés des extrêmes japonais,
les films américains présentés cette année ont étonné par
leur originalité. Mis à part From
Hell des frères Hugues, présenté hors-competition,
et sans grand intérêt , les trois autres films ont apporté
à la sélection sa dose indispensable de perversion et d'angoisse.
Jeepers Creepers de Victor Salva, film de boogeyman
à la poursuite d'adolescents, et Donnie
Darko de Richard Kelly (se reporter à la critique
du film) ont ainsi remportés un franc succès, aussi bien auprès
d'un public de fantasticophiles avertis, venus exprès pour
se faire dresser les cheveux sur la tête, qu'auprès de la
critique internationale.
Le film qui créa sans doute le plus grand trouble n'était
pourtant pas le plus fantastique (au sens surnaturel) du lot,
ni le plus défendable. Frailty, premier film de l'acteur
Bill Paxton, a tout d'un psycho-thriller des plus efficaces
et troublants. Alors qu'il vient au commissariat dénoncer
son frère pour une série de meurtres, Fenton (Matthew McConaughey)
révèle que leur père (Paxton) se croyait investit d'une mission
par dieu : détruire les mauvais esprits qui se seraient emparés
d'enveloppes humaines. Devenu "la main de dieu", il exécute
des personnes désignés par le tout puissant, sous le regard
horrifié, puis avec l'aide forcée de ses deux jeunes fils.
Alors que Fenton tente d'arrêter ce père meurtrier, son frère
semble, lui, beaucoup plus sensible à ses aspirations. Si
Paxton parvient à distiller une angoisse croissante dans ce
drame familial, portrait d'américains du sud un peu trop éclairés
par dieu (et portrait d'une Amérique bien peu reluisante,
presque lynchienne), le malaise saisit le spectateur dans
le dernier quart d'heure du film, lorsque la nature "inhumaine"
des victimes se trouve avérée (viols, meurtres...), semblant
ainsi justifier les actions de la "main de dieu". Un retournement
final qui devient, du coup, beaucoup plus angoissant que tout
le reste du film. Simple ratage scénaristique ou réelle perversion
de la part de Paxton ? La question reste en suspend.
Plutôt bien fourni en bonnes surprises, le Festival Fantastic'Arts
de Gerardmer aura donc tenu sa promesse d'émotions et de frissons.
Reste à guetter la sortie des films sur nos écrans et à se
réjouir de la renaissance du genre fantastique, qui, tel un
bon mort-vivant, rejaillit de sa tombe alors qu'on s'y attendait
le moins.