Un long zoom arrière nous dévoile la première image du film
: une belle blonde allongée langoureusement sur un lit est
en train de regarder un film noir à la télévision. Première
hypothèse : Brian De Palma, après l'échec de Mission to
Mars, retourne à ses obsessions, le film noir, les ténébreuses
femmes fatales, les récits complexes et les mises en scène
virtuoses. Historiquement, Brian de Palma vient après. Il
le sait et ne cesse d'affirmer la distance qui le sépare de
ses modèles pour mieux élaborer des emboîtements d'images
vertigineuses dont le sens n'est jamais certain. Il faut rappeler
que De Palma est indubitablement l'un des plus grands cinéastes
américains de ces dernières années, qui a su miraculeusement
marier le plus théorique au plus populaire, pour mieux faire
comprendre notre déception à la vision de sa Femme Fatale.
L'histoire n'est pas simple : une voleuse (Rebecca Romijn-Stamos)
qui, après avoir réussi un coup spectaculaire au Festival
de Cannes, tente d'échapper à ses partenaires. Elle se
réfugie à Paris où, dans une église, on la confond avec son
sosie. Elle saisit cette opportunité pour vivre une nouvelle
vie et épouse un diplomate américain. Quelques années plus
tard, son passé la rattrape par le biais d'un paparazzi (Antonio
Banderas). Si les films précédents de De Palma prenaient comme
références directes les films d'Hitchcock, en particulier
Vertigo et Fenêtre sur cour, Femme Fatale
semble moins se rapprocher d'un certain cinéma classique que
de ses propres anciens films. Ainsi, on pense beaucoup à Body
Double et Obsession, pour ces personnage de femme
double et de paparazzi manipulé, et pour les lieux marquants
du film : l'hôtel, filmé comme le centre commercial du premier,
et l'église, qui semble sortie du second.
Problème : si l'art de la citation, de la variation pour parler
musicalement, est un des points fort de l'univers depalmien,
l'autocitation, elle, signale un appauvrissement de cet univers.
Là où De Palma rejouait les figures hitchcockiennes (le voyeur,
la spirale, la dépression, le doute, le double), l'autocitation
se réduit à des échos, des images d'images, dont toute profondeur
est absente. Car, si l'on s'émouvait pour les personnages
de Body Double ou d'Obssession, s'ils atteignaient
encore la dimension de personnages (dans lesquels on peut
se projeter), ceux de Femme Fatale ne sont plus que
de pures images. Et il n'est question que de ça dans le film
: les images, leur pouvoir d'illusion, de fascination, de
croyance. Mais le spectateur, lui, n'y croit plus.
Deuxième hypothèse : De Palma est devenu un gros ours libidineux.
Si l'on n'adhère pas une seule seconde à l'histoire qu'il
nous raconte, c'est que lui-même ne semble pas y croire, obsédé
qu'il est par ses images. Car un film, c'est une succession
d'images qui font sens, et surtout, qui produisent des émotions.
Et là, on assiste à un désinvestissement total des émotions,
lié essentiellement au manque de charisme des acteurs. Rebecca
Romijn-Stamos ne parvient pas à donner chair à son corps bi-dimensionnel
de mannequin, Antonio Banderas, force virile, est contraint
à jouer les folles, et que dire des seconds rôles français,
bandits blacks ridicules, et d'Eva Darlan?
Alors on nous dira que De Palma travaille l'idée de la copie,
et que la copie est toujours moins bonne que l'original. On
pensera plutôt que De Palma s'est laissé aller à son fantasme
de metteur en scène tout puissant, capable de faire jubiler
le critique et le public avec de purs jeux d'images. Le corps
des acteurs et surtout des actrices ressemble ainsi à une
simple surface sur laquelle De Palma va projeter ses pulsions.
Et c'est là qu'on est franchement dégoûté. On sait depuis
longtemps que De Palma aime la trivialité et la vulgarité
"affranchie". Femme Fatale va un peu plus loin et affirme
haut et fort une misogynie imbuvable qui donne lieu à des
scènes "hot" tellement gratuites qu'elles en paraissent déplacées.
Femme Fatale est donc un film "post" : décalqué, dérivé
des grands films depalmiens. Film-créature de Frankenstein,
cette femme fatale semble faite d'un rapiècement des grands
thèmes et des images de l'auteur. Mais, monstre sans âme,
il ne parvient jamais à nous toucher.
Laurence
Reymond