Deux amis d'enfance, Léo et François,
se retrouvent par hasard, et décident d'aller rendre
visite à un de leur ancien camarade. Jusqu'ici, tout
va bien, quoique... En à peine quelques minutes, l'univers
décrit par Stévenin est déjà chancelant,
comme en équilibre sur un fil, dont la finesse menace
à tout moment de rompre. Visiblement mal à l'aise
devant cet ami "encombrant" (Yves Afonso, tout en
énergie "belmondienne" et en folie non contenue),
pourquoi François (Stévenin) accepte-t-il la
virée? et quelles sont les réelles motivations
de Léo?
Ces
questions restent bien sûr sans réponse, puisque
ce qui intéresse Stévenin, c'est plus le mouvement
et les rencontres qu'il suppose, que les motivations premières.
Une fois libérés des contraintes du quotidien,
en vadrouille, c'est ainsi qu'il envisage ses personnages
de cinéma, a l'instar de Jacques Rozier. Mais, là
où Rozier se maintient plutôt du côté
solaire, Stévenin n'hésite à explorer
le côté obscur, n'épargnant aucun de ses
personnages. Ainsi, nos Laurel et Hardy ne trouvant pas le
copain qu'ils espéraient, mais sa femme (Carole Bouquet
et sa pomme), ils la kidnappent.
Geste
absurde, qui va lancer le trio dans une course poursuite qui
permet à Stévenin de faire voler en éclat
tous les codes cinématographique. Ainsi, le gang de
mafioso venu récupérer la femme volée,
et qui les "enferme" dans un hôtel, n'est
peut-être pas ce que l'on croit. Ici, le but du jeu
est de jouer, de ne pas se laisser enfermer dans une fiction,
mais de toujours l'ouvrir un peu plus au monde, et surtout
aux gens qui le peuplent. C'est l'homme qui est au coeur de
ce cinéma, ses doutes, sa fragilité, mais aussi
sa force et son énergie vitale. Alors forcément,
on se chamaille, on crie, on rigole, ce qui nous rappelle
un certain John Cassavetes. Si le français se rapproche
en effet du génial américain par son approche
des individus, de leur complexité et de la "densité"
de leurs corps, il s'en distingue pourtant par son goût
pour la nature, qui joue un rôle primordial.
Film
d'extérieur, où l'on fait beaucoup la route
et où l'on finit à la montagne, Double messieurs
est un véritable terrain de jeu. Homme du Jura, Stévenin
excelle à ancrer ses films dans des paysages connus
de tous qui, par la force de sa mise en scène, débordent
complètement leur rôle de décors, pour
accéder à une dimension quasi-mythique, à
l'instar des paysages de westerns américain. En cavale
tout au long du film, l'improbable trio pourrait tout aussi
bien foncer dans un film de Ford. Mais c'est vers les montagnes
du Jura qu'il se dirige, montagnes qui portent en elles tout
un inconscient populaire (au sens de très répandu
et pas de populo), celui des vacances et de l'enfance.
Toute
la dernière partie du film, en altitude, est ainsi
une fantastique échappée belle, qui distille
une poésie rare au cinéma, une poésie
qui n'est pas recherchée comme telle, ni plaquée,
mais qui émane à la fois de ces corps tellement
inattendus et de leur présence au monde, sans plus
de sens que la notre. Une poésie de la liberté,
et un grand moment de cinéma.
Pourquoi se sent-on si proche des films de Jean-François
Stévenin ? On serait tenté d'y voir là
l'effet d'un supplément d'aura, cette unique apparition
d'un lointain qui nous est, dans ses films, tellement proche.
Peut-être est-ce simplement un petit supplément
d'âme, celui d'un homme qui ne dissocie plus la vie
du cinéma.
Laurence
Reymond
Lire l'interview de Jean-François
Stévenin
Lire La
chronique de Mischka, son dernier
film
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