Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

 

 

Lire l'interview de Jean-François Stévenin

Double messieurs
UN FILM DE JEAN-FRANCOIS STÉVENIN
AVEC YVES AFONSO, CAROLE BOUQUET, JEAN-FRANCOIS STÉVENIN
FRANCE / 1986 / 95'


Deux amis d'enfance, Léo et François, se retrouvent par hasard, et décident d'aller rendre visite à un de leur ancien camarade. Jusqu'ici, tout va bien, quoique... En à peine quelques minutes, l'univers décrit par Stévenin est déjà chancelant, comme en équilibre sur un fil, dont la finesse menace à tout moment de rompre. Visiblement mal à l'aise devant cet ami "encombrant" (Yves Afonso, tout en énergie "belmondienne" et en folie non contenue), pourquoi François (Stévenin) accepte-t-il la virée? et quelles sont les réelles motivations de Léo?

Ces questions restent bien sûr sans réponse, puisque ce qui intéresse Stévenin, c'est plus le mouvement et les rencontres qu'il suppose, que les motivations premières. Une fois libérés des contraintes du quotidien, en vadrouille, c'est ainsi qu'il envisage ses personnages de cinéma, a l'instar de Jacques Rozier. Mais, là où Rozier se maintient plutôt du côté solaire, Stévenin n'hésite à explorer le côté obscur, n'épargnant aucun de ses personnages. Ainsi, nos Laurel et Hardy ne trouvant pas le copain qu'ils espéraient, mais sa femme (Carole Bouquet et sa pomme), ils la kidnappent.

Geste absurde, qui va lancer le trio dans une course poursuite qui permet à Stévenin de faire voler en éclat tous les codes cinématographique. Ainsi, le gang de mafioso venu récupérer la femme volée, et qui les "enferme" dans un hôtel, n'est peut-être pas ce que l'on croit. Ici, le but du jeu est de jouer, de ne pas se laisser enfermer dans une fiction, mais de toujours l'ouvrir un peu plus au monde, et surtout aux gens qui le peuplent. C'est l'homme qui est au coeur de ce cinéma, ses doutes, sa fragilité, mais aussi sa force et son énergie vitale. Alors forcément, on se chamaille, on crie, on rigole, ce qui nous rappelle un certain John Cassavetes. Si le français se rapproche en effet du génial américain par son approche des individus, de leur complexité et de la "densité" de leurs corps, il s'en distingue pourtant par son goût pour la nature, qui joue un rôle primordial.

Film d'extérieur, où l'on fait beaucoup la route et où l'on finit à la montagne, Double messieurs est un véritable terrain de jeu. Homme du Jura, Stévenin excelle à ancrer ses films dans des paysages connus de tous qui, par la force de sa mise en scène, débordent complètement leur rôle de décors, pour accéder à une dimension quasi-mythique, à l'instar des paysages de westerns américain. En cavale tout au long du film, l'improbable trio pourrait tout aussi bien foncer dans un film de Ford. Mais c'est vers les montagnes du Jura qu'il se dirige, montagnes qui portent en elles tout un inconscient populaire (au sens de très répandu et pas de populo), celui des vacances et de l'enfance.

Toute la dernière partie du film, en altitude, est ainsi une fantastique échappée belle, qui distille une poésie rare au cinéma, une poésie qui n'est pas recherchée comme telle, ni plaquée, mais qui émane à la fois de ces corps tellement inattendus et de leur présence au monde, sans plus de sens que la notre. Une poésie de la liberté, et un grand moment de cinéma.

Pourquoi se sent-on si proche des films de Jean-François Stévenin ? On serait tenté d'y voir là l'effet d'un supplément d'aura, cette unique apparition d'un lointain qui nous est, dans ses films, tellement proche. Peut-être est-ce simplement un petit supplément d'âme, celui d'un homme qui ne dissocie plus la vie du cinéma.

Laurence Reymond

Lire l'interview de Jean-François Stévenin
Lire La chronique de Mischka, son dernier film
Réagissez à cette chronique sur le forum de Flu