1988. Le réacteur d'un avion tombe accidentellement
dans la chambre de Donnie Darko, un adolescent d'une banlieue
aisé. Il est un solitaire et a pour seul ami Franck,
un garçon qui porte un horrible costume de lapin que
lui seul peut voir. Ce dernier lui apprend que la fin du monde
est dans 28 jours, le soir d'Halloween. Donnie va vivre, en
même temps que le spectateur, une sorte de cauchemar
éveillé, entre rêve, réalité
et voyage temporel. On peut éprouver la même
difficulté à raconter Donnie Darko qu'à
parler de Mulholland
drive. Et ce n'est sans doute pas un hasard car le
premier film de Richard Kelly, 26 ans, réalisateur
et scénariste, pourrait se définir comme un
croisement entre le teenage-movie et l'univers torturé
et cauchemardesque de David Lynch.
Donnie
Darko est la première vraie expérience cinématographique
de l'année 2002. Le film dont il est le plus proche
est sans aucun doute Magnolia de Paul Thomas Andersen.
Une influence d'ailleurs revendiquée par le jeune cinéaste
qui estime que c'est le film le plus important de ces dix
dernières années. Tout au long de Donnie
Darko plane en effet le même sentiment de fin du
monde, on retrouve même les mouvements de caméra,
amples et en plan séquence (superbe scène de
la reprise des cours) et l'utilisation magistrale de la musique
; on se souviendra longtemps de cette magnifique scène
rythmée par la chanson de Tears For Fears où
le temps semble avoir été suspendu. Moment de
grâce qui ressemble beaucoup à la scène
où tous les protagonistes de Magnolia reprennent
une chanson d'Aimée Mann. Mais Richard Kelly a mis
de côté la multitude de caractères pour
se concentrer sur un seul personnage déjà fort
complexe ; un adolescent tout ce qu'il y a de plus commun
en apparence mais complètement torturé au fond
de lui. L'acteur Jake Gyllenhaal y est remarquable à
cent mille lieux de l'éternel ado américain
des teenage movie.
L'enjeu
de Donnie Darko est un compte à rebours : Que
va-t-il se passer dans 28 jours ? Est-ce la fin de l'adolescence
et le passage à l'âge adulte ? Ou est-ce la fin
d'une époque, les années 80, la fin des années
Reagan, de l'ultra libéralisme, des golden boys, de
la superficialité. Un moment qui préfigure les
années 90 : la guerre du golf, l'arrivée de
Georges Bush, le Sida
Les années 80 sont au cur
de Donnie Darko. Mais ce n'est pas un film nostalgique
comme pouvait l'être Presque célèbre
de Cameron Crowe avec les années 70. C'est bel et bien
la vision noire d'un enfant des années 90 sur les années
80. Mais c'est
aussi une réflexion passionnante sur le cinéma
américain des années 80, "l'ère
Spielberg". Un cinéma qui nous montrait des banlieues
paisibles avec des enfants qui allaient vivre des aventures
extra-ordinaires (rencontrer un extra-terrestre). D'ailleurs
peut-être que Franck est un extra-terrestre. Il n'est
donc pas étonnant de retrouver des références
explicites à trois cinéastes américains
des années 1980 : Steven Spielberg, Robert Zemeckis
et James Cameron.
La
référence à Spielberg est permise par
Drew Barrymore. Elle apparaît à contre-emploi
sous les traits d'une professeur brune, un peu bouffie, elle,
d'habitude abonnée aux rôles de teenager craquante.
Il peut d'ailleurs paraître assez étonnant que
Drew Barrymore, la drôle de dame, soit la productrice
executive d'un film aussi sombre. Cependant on se souvient
que la petite fille de E.T, consacré méga
star à l'âge de sept ans a sombré dans
l'alcoolisme et la drogue avant de réapparaître
au début des années 90.
D'ailleurs rarement un film n'aura si bien joué avec
le passé des acteurs. On retrouve en effet Patrick
Swayze, îcone des années 80 dans le rôle
d'un gourou qui aide le public à ne plus avoir peur.
La police découvre des cassettes de pédophilie
chez lui. Autant dire que cela puisse paraître choquant
de la part du playboy de Dirty Dancing.
Richard
Kelly essaie de développer toute une théorie
fort complexe sur le voyage dans le temps, le Vortex difficilement
compréhensible à la première vision du
film. Ce sujet, il l'aborde en faisant référence
à Retour vers le futur de Robert Zemeckis. Un
film emblème des années 1980 où les dimensions
parallèles se rencontrent et interfèrent. On
s'étonne de l'archaïsme de l'effet spécial,
une traînée d'eau en image de synthèse
exactement comme celle
d' Abyss de James Cameron.
Film datant de 1989 et qui est le premier à inclure
les images de synthèse fondateur du cinéma américain
actuel et marque la fin du cinéma américain
des années 1980. Film qui nous a fait rentrer dans
l'ère des Matrix (dont le film n'est pas si
éloigné) ou de Shreck. Cette agonie,
présente tout au long du film, est synthétisé
dans une séquence d'anthologie ; Donnie Darko invite
son amie à aller voir Evil dead, prototype du
film amateur, bricolé, le film d'horreur des années
1980 par excellence. Dans cette séquence hallucinante,
les auras en images de synthèse commence à envahir
la salle puis l'écran. On a l'impression d'assister
à une lutte entre deux cinémas appartenant à
deux décennies différentes.