Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

 

 

LES NAUFRAGÉS DE LA D 17
Un film de Luc Moullet
France / 2002 / 81'
Avec : Patrick Bouchitey, Iliana Lolic, Sabine Haudepin, Mathieu Amalric.


Le monde de Luc Moullet est totalement unique dans la géographie cinématographique française (et ailleurs). Si l'on pense parfois à Iosseliani pour son comique légèrement déviant, Luc Moullet est définitivement un électron libre et rare, a l'instar de ses personnages.

Avec Les Naufragés de la D17, Moullet s'amuse comme un fou, et nous avec, en faisant valser toutes les étiquettes du scénario "classique". Tourné dans "la région la plus désertique de France", Majastres (18 habitants), près de la Côte d'Azur, le film tisse les histoires de plusieurs personnages, disséminés dans ce paysage aride : un champion de rallyes et sa copilote, qui vont rester enlisés, deux astrophisiciens, une escouade militaire paumé à la recherche de Saddam Hussein, un berger et ses moutons, une équipe de tournage et un japonais.

Toutes ces pistes narratives lancées - car un personnage, chez Moullet, c'est déjà une histoire -, le cinéaste n'aura de cesse de mettre des bâtons dans les roues de ses personnages. Véritable traité de la stagnation et du retour au même, le film tire son effet comique majeur des perpétuelles impasses de ses héros : la voiture de course s'embourbe au bout d'un quart d'heure, son conducteur a la jambe cassée, l'astrophisicien drague sa collègue, mais celle-ci préfère le berger, l'équipe du tournage refuse de travailler tant qu'elle n'est pas nourrie. Personne n'arrive à ses fins, et c'est le berger, dont la colline semble doté d'un pouvoir d'attraction, qui profite des impossibilités des autres, en accueillant toutes les femmes dans sa cabane. A Majastres, les 18 habitants sont largement débordés par les personnages, mais, une certaine morale est sauve puisque c'est encore eux qui en profitent le plus.

Mais le film ne saurait se résumer à une sotte opposition entre les incapables citadins et les gens du cru, avertis. En déplaçant ces personnages hétéroclites en plein milieu de nulle part, Moullet parvient à investir ces paysages d'une dimension nouvelle. Tel un centre du monde, toutes les modalités des rapports humains se jouent à Majastres : amour, jalousie, haine, trafique de drogue... Un véritable théâtre grandeur nature, où les acteurs doivent donner de leur personne. Moullet est ainsi un des rares cinéastes français à confronter ses acteurs à leur environnement. Cassés, essoufflés, fatigués, chaque acteur/personnage est amené à prendre conscience de ses limites.

Les Naufragés de la D 17 est un film réjouissant, une comédie intelligente, ce qui n'arrive pas si souvent. Ancré fermement aux paysages de Majastres, la fantaisie fantastique de Luc Moullet nous ouvre de nouveaux horizons.

Laurence Reymond

Réagissez à cette chronique sur le forum de Flu
---