Le monde de Luc Moullet est totalement unique dans la géographie
cinématographique française (et ailleurs). Si l'on pense parfois
à Iosseliani pour son comique légèrement déviant, Luc Moullet
est définitivement un électron libre et rare, a l'instar de
ses personnages.
Avec Les Naufragés de la D17, Moullet s'amuse comme
un fou, et nous avec, en faisant valser toutes les étiquettes
du scénario "classique". Tourné dans "la région la plus désertique
de France", Majastres (18 habitants), près de la Côte d'Azur,
le film tisse les histoires de plusieurs personnages, disséminés
dans ce paysage aride : un champion de rallyes et sa copilote,
qui vont rester enlisés, deux astrophisiciens, une escouade
militaire paumé à la recherche de Saddam Hussein, un berger
et ses moutons, une équipe de tournage et un japonais.
Toutes ces pistes narratives lancées - car un personnage,
chez Moullet, c'est déjà une histoire -, le cinéaste n'aura
de cesse de mettre des bâtons dans les roues de ses personnages.
Véritable traité de la stagnation et du retour au même, le
film tire son effet comique majeur des perpétuelles impasses
de ses héros : la voiture de course s'embourbe au bout d'un
quart d'heure, son conducteur a la jambe cassée, l'astrophisicien
drague sa collègue, mais celle-ci préfère le berger, l'équipe
du tournage refuse de travailler tant qu'elle n'est pas nourrie.
Personne n'arrive à ses fins, et c'est le berger, dont la
colline semble doté d'un pouvoir d'attraction, qui profite
des impossibilités des autres, en accueillant toutes les femmes
dans sa cabane. A Majastres, les 18 habitants sont largement
débordés par les personnages, mais, une certaine morale est
sauve puisque c'est encore eux qui en profitent le plus.
Mais le film ne saurait se résumer à une sotte opposition
entre les incapables citadins et les gens du cru, avertis.
En déplaçant ces personnages hétéroclites en plein milieu
de nulle part, Moullet parvient à investir ces paysages d'une
dimension nouvelle. Tel un centre du monde, toutes les modalités
des rapports humains se jouent à Majastres : amour, jalousie,
haine, trafique de drogue... Un véritable théâtre grandeur
nature, où les acteurs doivent donner de leur personne. Moullet
est ainsi un des rares cinéastes français à confronter ses
acteurs à leur environnement. Cassés, essoufflés, fatigués,
chaque acteur/personnage est amené à prendre conscience de
ses limites.
Les Naufragés de la D 17 est un film réjouissant, une comédie
intelligente, ce qui n'arrive pas si souvent. Ancré fermement
aux paysages de Majastres, la fantaisie fantastique de Luc
Moullet nous ouvre de nouveaux horizons.
Laurence
Reymond