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avec Allociné

 

 

Lire les chroniques de Bully et de Another Day in Paradise

Qui veut la peau de
Larry Clark ?


Avant d'être le réalisateur de trois films bouleversants, Larry Clark est un photographe talentueux, apprécié et reconnu. Depuis Tulsa (1971), son premier livre de photos, il scrute les corps meurtris de jeunes gens perdus et marginaux, abandonnés au milieu de baraques misérables. Son oeuvre provoque toujours de vives réactions chez un public de plus en plus large. Martin Scorsese ou Gus Van Sant, admirateurs de son travail depuis longtemps, ont d'ailleurs contribué à le faire connaître et s'en inspirent volontiers dans leurs propres films (voir Taxi Driver, Drugstore Cowboy et My Own Private Idaho).

Avant même que le mot et l'esthétique «trash» deviennent des concepts marketings, Larry Clark avait déjà les yeux braqués sur l'adolescence déchue. Contrairement à d'autres artistes qui prendront le train en route, il ne suit pas de mode précise. Il est plutôt un «initiateur» et un précurseur qui a su rester fidèle à son inspiration première, à ses amours «de jeunesse». Force est de constater que ses films se nourrissent de la cohérence et de la puissance de son activité de photographe. Les enfants de Tulsa ressemblent beaucoup à ceux de Kids, même si, entre temps, le sida est apparu. De manière significative, le cinéaste ne nous montre pas l'évolution de la maladie chez une fille qui vient d'apprendre qu'elle est séropositive. Ce qui intéresse Larry Clark, c'est précisément le caractère fuyant et apparemment éternel de la jeunesse, ainsi que son pénible apprentissage de la vie.

Souvent il «colle» à son sujet. La caméra suit sans cesse les mouvements secs, violents ou éteints (par la drogue et l'alcool) de ces ados secrètement tourmentés. Elle sait capter des moments de pure beauté (un gamin qui bâille et se frotte les yeux), époustouflants de justesse. Et même lorsqu'il dépeint l'épopée violente de deux délinquants en cavale aux côtés d'un couple d'adultes déjantés (Melanie Griffith et James Woods, excellents) dans Another Day in Paradise, il finit par donner la parole au jeune homme en fuite, courant dans un champ de blé, par un dernier plan fort révélateur, digne de la fin des 400 coups de Truffaut. Dans Bully, comme dans ses films précédents, Larry Clark n'est jamais moralisateur. Il nous livre des expériences brutes, et c'est aux jeunes personnages de prendre conscience de leurs actes. Si les personnages ne comprendront leurs fautes que dans un futur plus ou moins proche laissé hors champ, le spectateur, lui, les saisit d'emblée. Ainsi, plutôt que de nous parler des dangers de la drogue, il nous montre un jeune homme qui découvre sa petite amie morte d'une overdose, dans la chambre d'un motel impersonnel (Another Day in Paradise).

Le passage de l'enfance à l'adolescence fait entrer ces êtres de plein pied dans le monde de la cruauté. Il n'empêche: ceux qui la subissent finissent par la faire subir et vice-versa. Dans Bully, les ados qui écoutent Eminen en boucle traitent les filles de putes - certaines d'entre elles l'étant d'ailleurs vraiment depuis leurs 14 ans-, ingurgitent des drogues et de l'alcool comme ils le feraient avec de simples smarties, et rêvent de gagner du fric pour mieux s'auto-détruire. Si son dernier film s'inspire d'un fait-divers, il développe ensuite une intrigue fictive à partir de personnages (une brochette de jeunes acteurs éblouissants) qu'il sait rendre attachants grâce à la profonde empathie de son regard, vision toujours subtile qui ne contente pas d'évoquer mais qui sait «figurer», des corps couverts de meurtrissures, physiques -mais pas seulement- et la fascination des jeunes pour des jeux vidéos qui banalisent le crime et prouvent qu'ils évoluent dans un monde virtuel, par exemple.

Ses cadrages, son sens du détail (l'ongle sale d'un gosse, le short élimé d'une espèce de «Britney Spears » mère-fille et camée) et la composition de ses plans, notamment dans ses portraits ou ses scènes de groupe, sa capacité à donner vie et émotion à un scénario somme toute assez classique révèlent une grande maîtrise cinématographique. Bully est puissant parce que l'esthète est y toujours visible derrière le parti pris apparemment réaliste de l'artiste. Il suffit d'imaginer la façon dont un mauvais téléfilm aurait rendu un tel sujet, par un ridicule versant dans le pathos et le mauvais goût, pour vraiment s'en rendre compte. Au final, Bully est un coup violent porté aux certitudes de ceux qui associent toujours l'enfance à un état d'innocence et de pureté, et la Floride à un paradis ensoleillé. Dans l'un comme dans l'autre, l'ombre du crime demeure.

Les enfants terribles d'une Amérique en apparence douce et tranquille ont enfin trouvé un conteur sachant capter la mesure d'un désespoir qui leur échappe et dont les conséquences peuvent être tragiques. Non comme un juge, mais comme un témoin (dans Bully, Larry Clark joue le rôle d'un des parents et assiste au procès final) qui déplore leurs errements sans renoncer à s'intéresser à eux, ni à les aimer sans les comprendre. Certains Bien Pensants assimilent ce cinéaste à un voyeur à la vision complaisante, quasi pédophile par moment. C'est une absurdité. Des plans de Bully s'attardent effectivement sur la croupe aguichante d'une adolescente (pas une enfant !). Mais ce sont les experts en marketing et les responsables des magazines destinés aux "teens" qui ont créé avec hypocrisie ce phénomène de société consistant à considérer les "teenagers" affublés de tenues sexy et affriolantes comme des objets de désir. Ainsi lorsque Britney Spears, le parfait symbole de tout ceci, chante I am a slave for you, elle a beau prétendre qu'elle parle exclusivement de la musique, personne n'est dupe, pas même le journaliste de MTV venu l'interviewer lors du tournage de son clip, à l'ambiance d'ailleurs très «chaude». En ce sens, Larry Clark ne fait que reprendre une constante, un trait de son temps, de façon assumée et totalement libérée, donc plus vraie. Son prochain film, déjà terminé, s'adresse justement à ces parents qui font preuve d'une belle naïveté, d'une telle lucidité et d'une si grande compréhension de leurs chers petits enfants, qu'on se demande parfois si les rôles ne sont pas inversés.

Olivier Arezki

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