Dans un futur indéterminé, les jeux vidéos
constituent la seule alternative pour se soustraire a un climat
lugubre et dictatorial. Avalon, jeu de guerre, attire de nombreux
citoyens qui, le temps d'une partie, se retrouvent dans son
univers virtuel, où ils doivent accomplir des missions
à haut risque pour espérer toucher une prime.
Ash, ex membre des Wizards, une équipe de jeu, est
la meilleure joueuse-guerrière d'Avalon. Un jour, elle
découvre que Murphy, un ancien des Wizards, est devenu
un "non-revenu" : il est resté pris au piège
du jeu, et son corps gît inanimé dans un hôpital.
Pour le sauver, Ash tente d'atteindre le niveau suprême,
la " classe A ", où se trouverait l'âme
des non-revenus.
On
comprend vite qu'Avalon est un film complexe, mêlant
différents niveaux : celui du jeu, celui du réel,
celui du sens et celui de l'image. Une complexité qui
a perdu un certain nombre de spectateurs en route. Et pourtant,
Avalon est, si l'on prend la peine de se laisser entraîner
dans son univers, un film d'anticipation des plus classiques,
fondé sur la quête de son personnage principal
pour délivrer un ami. A l'instar de Ghost in the
Shell, Oshii place son
héroïne dans un environnement à la fois
hyper technologique (aux hommes cyborgs succède le
monde virtuel) et crépusculaire. Dans ce mélange
d'archaïsme et de modernité, les hommes semblent
plus seuls que jamais. Ash partage son sombre appartement
avec son chien, seule présence "humaine"
dans sa vie. On pense évidemment à Blade
Runner, et plus précisément à la
scène où le personnage d'Harrison Ford tente
de percer le secret d'une photographie en l'agrandissant toujours
plus, jusqu'à littéralement se retrouver à
l'intérieur de l'image. Avalon, c'est le prolongement
de cette idée purement cinématographique, qu'abordait
déjà Antonioni dans Blow up : se retrouver
et évoluer à l'intérieur de l'image.
C'est
par le biais du jeu vidéo qu'Oshii réalise ce
souhait latent chez de nombreux cinéastes. Mais, là
où un film comme Matrix utilisait le sujet comme
prétexte à une débauche d'effets spéciaux
très creux, Oshii trouve avec la double vie - réelle
/ virtuelle - de son héroïne un terrain propice
pour développer ses obsessions, qui sont à l'origine
d'un questionnement métaphysique (pour employer les
grands mots) parmi les plus passionnants et cruciaux du moment
- au cinéma et ailleurs. Dans le rapport du monde réel
au monde virtuel se joue en effet le rapport du corps à
l'esprit, qui hantait déjà l'héroïne
de Ghost in the Shell. Avalon affirme comme
principe que l'on peut très bien vivre sans corps.
Un postulat plutôt paradoxal pour un cinéaste,
sensé travailler avec "l'embaumement du réel"
de la pellicule photographique. Et c'est là que tout
le travail numérique d'Oshii sur ses images prend tout
son sens - notons qu'il est allé jusqu'à gommer
certains battements de cils gênants de son actrice.
Outre l'impression d'onirisme et la beauté plastique
qu'ils ajoutent aux prises de vues directes, ces effets numériques
sont plus profondément le résultat de la quête
d'Oshii, redoublée par la quête de son héroïne.
Cette
quête, rare et cruciale dans le cinéma contemporain,
est celle de l'incarnation. Dans Avalon, profitant
des différents niveaux du film, elle prend plusieurs
formes. A un niveau politique, Oshii tente de figurer, et
donc d'incarner, une possible liberté. On notera le
pessimisme profond dont il fait preuve, puisque la voix de
la liberté dans le film, est réservée
aux meilleurs joueurs d'Avalon. Mais, au fond, la question
qui fait courir Oshii est toujours celle de l'incarnation
"première" : celle de l'âme. Chez lui,
la présence du corps dans l'image est aussi mystérieuse
que celle de l'esprit dans le corps. Un trouble métaphysique
qui traverse tout le film, et qui laisse le spectateur à
ses propres réflexions. Ce qui rend ce film sombre
et pessimiste tellement jubilatoire, c'est qu'il pose les
questions justes. Et ainsi, sous nos yeux ébahis, c'est
le mystère lui-même qui se trouve incarné,
comme pris dans l'image.
Mais, loin d'être une somme d'abstractions théoriques,
Avalon est un film qui parvient à être
émouvant. Si son héroïne paraît froide
et mécanique, en opposition directe avec celle de Ghost
in the Shell, c'est qu'elle appartient déjà
au monde virtuel. Tout son parcours vers la "classe A"
est donc une quête d'humanité, un retour au monde
des "vivants". Ainsi, la dernière partie
du film, en dépit d'une musique un peu lourde, est
la plus touchante du film. Le sort de cette femme, forte et
tellement fragile à la fois, nous concerne directement.