Aoyama (Ryo Ishibashi), 42 ans, veuf depuis 7 ans, envisage
de se remarier. Afin de rencontrer l'âme sur,
son ami et producteur lui propose un stratagème original
: Faire passer une audition à différentes jeunes
filles sélectionnées sur dossier, en leur faisant
croire qu'il s'agit de décrocher un rôle dans
un téléfilm. L'une d'entre elles retient effectivement
toute son attention. Ainsi se posent les bases d'Audition,
adapté par Miike d'un célèbre roman nippon
de Ryu Murakami, connu pour "peindre la dégénérescence
de la société Japonaise"( dixit le
dossier de presse).
D'emblée,
les dialogues pointent la solitude oppressante d'une société
dans laquelle les personnages semblent écrasés
par des lieux trop grands, froids et sans âme, évocations
des toiles d'Edward Hooper. Cette peinture réaliste
repose sur un insistant sens du détail qui structure
la composition des plans, tant au niveau visuel que sonore.
D'ailleurs, le son, d'une richesse infinie (de la musique
en passant par les petits bruits d'environnement, jusqu'au
"kilikilikili" de l'héroïne dont on
vous laisse découvrir la puissance de suggestion),
se révèle être le véritable guide
du film.
Son
titre fait référence à la scène-clé
où défilent les jeunes postulantes, mais renvoie
également à la démarche que le réalisateur
impose à son audience. En effet, "Audition"
est dérivé du latin Audire qui signifie
écouter, entendre et, par dérivation, comprendre.
Ces trois verbes caractérisent autant l'attitude de
Aayoma que celle que Miike réclame aux spectateurs.
D'abord écouter, c'est à dire prêter l'oreille
(au fin filet de voix de la troublante et superbe Asami),
ensuite entendre, c'est à dire porter son attention,
tendre vers elle (physiquement et moralement), et enfin comprendre
(en tout cas essayer), c'est-à-dire saisir intuitivement
son essence, approuver le bien fondé de ses motivations.
Ces
trois nuances, une première fois contenues dans la
scène pivot, seront reprises avec des déclinaisons
différentes tout au long du film. Elles se développent
aussi bien chez le héros que chez les spectateurs qui
n'ont pas d'autres choix que d'épouser son point de
vue et dont l'attention est constamment sollicitée.
Cela renforce le sentiment d'identification et nous laisse
donc d'autant plus démunis pour affronter la séquence
finale.
Si
ce qui précède est la preuve d'une grande maîtrise,
il faut reconnaître que celle-ci est à la fois
ludique et jouissive. Miike joue avec notre perception en
manipulant nos habitudes et nos sens. Ainsi les codes qui
caractérisent les films de genre sont-ils présents
mais n'empêchent-ils pas les virages à 180 degrés,
sans rupture marquée, car tous les éléments
nécessaires étaient déjà contenus
dans les scènes précédentes. Le réalisateur
s'amuse avec ses spectateurs, les déconcerte, livre
des indices au compte-gouttes, change d'atmosphère
sans que l'on s'en rende compte, jusqu'à se demander
si le projectionniste ne s'est pas trompé de bobine !
Il
nous demande donc d'être intellectuellement actif, tout
en nous maintenant dans un doute permanent. Ce qui semblait
acquis est tout de suite remis en cause et notre état
d'esprit est celui de Aoyama, perdu, décontenancé,
ne sachant plus à quel niveau de réalité
il se trouve (s'agit-il d'expier un passé non digéré
ou de la projection d'angoisses liées à l'autre
?).
En
tout cas, c'est avec un grand plaisir que l'on suit ce film
surprenant qui joue avec les attentes de son audience et qui,
en ne lui livrant pas un produit standardisé, lui témoigne
ainsi le plus grand des respects.
NB
: l'interdiction au moins de 16 ans paraît légitime.
Marc Petit