Les Aventures de Jamel et Edouard
au pays des trucs pointus
Si
vous êtes l'une des malheureuses victimes du film commis
voilà trois ans par Claude
Zidi, oubliez ce que vous avez alors subi. Car disons-le
d'emblée, cette nouvelle mouture est une réussite.
Alain Chabat est venu et a vaincu là où son
prédécesseur avait lamentablement échoué.
Avec succès, il a accompli le passage de la verticale
à l'horizontale, c'est-à-dire de la page à
l'écran.
Dans
un sens, l'adaptation est exemplaire. A la fois scénariste
et réalisateur du film, Chabat a assimilé et
compris les qualités qui ont fait la spécificité
et l'originalité de la création de Goscinny
et Uderzo. Le jeu sur les noms des personnages, l'anachronisme
des situations poussées parfois jusqu'à la satire,
les références au contemporain et à une
culture populaire supposée commune à tous les
français... Ces caractéristiques se retrouvent
dans le film mais transposées et transformées
par le cadre qui maintenant les accueillent, celui du cinéma.
En d'autres termes, l'esprit de la bande dessinée,
pleinement respecté, sort de la case pour se manifester
en un feu d'artifice de sons et d'images.
Chabat
utilise les apports de ce changement pour étendre le
champ de l'oeuvre originale. La bande-son bifurque, se brouille
ou s'égare. Les musiques se télescopent quand
les scènes elles-mêmes déraillent. Soudain
surgissent des parodies de comédies musicales ou de
kung-fu. Le dessin animé côtoie les prises de
vues dites "réelles" si ce mot a encore ici
un sens. La mise en abîme produit même une rencontre
entre les personnages de papier et leurs incarnations sur
pellicule. Ce respect à la lettre permet de pousser
la logique initiale jusque dans ses ultimes retranchements,
les noms des personnages, par exemple, trouvant leur aboutissements
dans des situations inattendues. Elle contribue à une
forme libre affranchie du principe de cohérence. Cependant
il serait mensonger de parler de film en liberté.
Cette
volonté de produire en permanence de la surprise nécessite
en effet l'usage d'éléments immédiatement
reconnaissables par le spectateur. Elle a besoin de la culture
populaire. Et il semble qu'à ce jeu-là, pour
Alain Chabat, tout est bon à prendre. Seul le résultat,
l'éclat de rire, compte. Ce qui ne va pas sans poser
problème. Les liens entre ces éléments
si disparates sont parfois lâches. On a alors l'impression
d'assister à quelque sketch mis en scène pour
le seul plaisir de copains issus d'une certaine chaine payante.
Heureusement, rare est cette pensée et fréquent
le rire. Un rire quelquefois facile, le trait n'étant
pas toujours tel la phrase du regretté Goscinny ou
la ligne de l'Uderzo de la grande époque, en l'occurence
fine. Cela évoque plus par instants Deux heures
moins le quart avant Jésus-Christ que le Sacré
Graal des Monthy Python. On est donc en droit de voir
en ce Mission Cléopatre un divertissement festif
et assez brillant, dont l'étrangeté n'évite
pas l'épaisseur. Film destiné à l'éphémère,
il n'en retrouve pas moins l'esprit des célèbres
et inusables gaulois, un esprit qu'à la lecture des
dernières bandes de leur dorénavant unique auteur,
on croyait bien avoir perdu.