On part d'un point et on chemine à travers l'ensemble
du paysage. On débute avec une histoire devenue trop
banale, celle d'un Sénégalais venu étudier
à Paris et qui se retrouve en centre de détention
pour avoir oublier le renouvellement de ses papiers. Tout
commence là, dans cet espace que l'on croyait balisé
à force d'en avoir entendu souvent parler. Puis l'itinéraire
s'élance hors des frontières et traverse des
contrées plus secrètes, plus mystérieuses.
Il nous conduit au coeur de l'individu et de ses contradictions.
En le suivant, on pensait explorer un territoire familier
ou du moins connu, et on se découvre à se perdre
dans les méandres d'une vie, forêt vierge immense
et opaque.
Ce
trajet qui prend des sentiers sinueux et longs nous procure
en sa fin un sentiment de parcours global. Grâce à
une caméra voyageuse, ce sont toutes les données
d'une existence qui semblent passer sous nos yeux. Les distances
de l'espace et du temps s'effacent. Les événements
du passé, du présent et du futur se déroulent
en un ordre énigmatique. Le puzzle se reconstitue mais
d'une manière non conventionnelle. Les morceaux se collent
par la force des émotions et des remémorations,
par les liens qui, sous terre, sous la peau, unissent des moments
a priori sans rapport. Le tableau apparaît alors dans
toute son ampleur. Ce n'est cependant qu'une vie, une vie coincée
entre désirs et principe de réalité et
non exempte de hiatus.
El
Hadj se croit, comme l'affirme le discours, intégré.
Mais il ne veut ni ne cherche à être Français.
Il pense terminé tranquillement son mémoire en
France puis rentrer au Sénégal, son pays d'origine,
pour y entreprendre de grands travaux. Il espère se servir
des outils de l'ancien colonisateur occidental, de sa culture
et de sa réflexion, et ainsi aider son peuple à
retrouver une véritable indépendance. De fait,
il se débat dans un paradoxe. L'oppresseur est effet
à la fois celui qui a conduit à l'asservissement
et qui propose par ses soi-disant services de se libérer
de son joug. El Hadj aimerait trouver une alternative à
cette situation. Il veut participer à un mouvement qui
permettrait au Sénégal de forger par lui-même
et en lui-même les armes de son affranchissement. Dans
cette volonté, dans cette aspiration au retour se trouve,
croit-il, sa raison d'être et les contours de son existence.
Mais
survient l'arrestation et l'emprisonnement pour manque de titre
de séjour. L'épisode est bref mais intense. Il
conduit à une rupture. El Hadj se brise. Les certitudes
se fissurent et, en elles, en lui, s'insinue une schizophrénie
identitaire, écho des contradictions qui déjà
le travaillaient. Elle ne concerne pas seulement la sphère
du politique et du social. Elle ne perturbe pas que son projet.
C'est toute sa vie qui est alors prise par le doute. Les bouts
se détachent, deviennent lâches. Il n'y plus d'avenir,
le présent devient mouvant, le passé plus incertain.
Par un acte, un moment dans une vie, tout semble remis en cause.
Ce
premier long-métrage d'Alain Gomis, jeune réalisateur
n'ayant jusqu'à ce film qu'un court à son actif,
frappe par sa richesse. Il peint à la fois la force vive
contenue dans un instant et le caractère structurel de
toute existence, architecture à l'intérieur de
laquelle chaque pas est susceptible de modifier ceux qui le
précèdent ou devancent. L'homme est un et indivisible,
déclare L'Afrance. A l'heure du découpage et du
réductionnisme de l'individu pour mieux le faire entrer
dans les cases de sa fonction et de son emploi, c'est à
ces mots qu'il faut nous rallier.
M.Merlet
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