L'esprit pétille
A chaque fois que François Ozon s'est attelé à un genre cinématographique,
il n'a pu s'empêcher de le morceler pour mieux y insérer ses
fantasmes et surtout ses propres réflexions sur la réalité
au cinéma. Dans Les
Amants criminels (1998), il filmait à sa manière l'odyssée
meurtrière de deux adolescents; dans Gouttes
d'eau sur pierres brûlantes (1999), il s'interrogeait
sur l'espace cinématographique en conciliant la théâtralité
des sentiments humains et la profondeur psychologique de l'histoire
(la lente désagrégation d'un couple homosexuel) ; et dans
Sous
le sable (2000), il teintait d'amertume la vie d'une quinquagénaire
qui venait de perdre son mari.
Au
départ, 8 femmes peut prêter à confusion. Est-ce un
suspense dans la lignée des romans d'Agatha Christie ou bien
un genre de Cluedo où tous les suspects auraient un motif
de vouloir supprimer la victime ? Car il s'agit avant tout
d'un assassinat. Le châtelain d'un immense manoir est retrouvé
gisant dans son lit, un couteau planté dans le dos en guise
d'arme du crime. Les suspects: sa femme, ses deux filles,
sa belle-mère, sa belle-sœur, sa cuisinière, sa domestique
personnelle et sa sœur cadette. Soit une belle brochette de
tueuses !
La
merveilleuse idée du film est au niveau du casting. Ozon a
choisi de piocher dans la catégorie "star" pour illustrer
son film. Il est vrai que l'on pourrait se méfier d'une affiche
uniquement composée de noms illustres. De Catherine Deneuve
jusqu'à Virginie Ledoyen en passant par Danielle Darrieux
et Emmanuelle Béart, le film est une sorte de remake du Women
(1939) de Georges Cukor, mais en plus ambigu et surtout en
plus décalé. Ce choix offre ainsi divers niveaux de lecture
et devient pour Ozon occasion à quelques envolées nostalgiques:
la scène d'amour entre Deneuve et Fanny Ardant, respectivement
les compagnes et comédiennes de François Truffaut; la photo
de Romy Schneider, convoquée comme ancienne amante d'un des
personnages; les robes des actrices qui rappellent celles
de l'âge d'or du mélodrame hollywoodien, portées en leur temps
par Joan Crawford, Rita Hayworth ou Lana Turner.
Dans
8 femmes, Ozon met en scène les thèmes qui lui sont
chers et qui étaient déjà présents dans ses précédents films:
l'ambiguïté des rapports amoureux, les désirs refoulés et
surtout la difficulté de s'affirmer. Ses personnages ont du
mal à trouver leur place dans leur vie de tous les jours.
En essayant tant bien que mal de se fixer, ils provoquent
des dérapages incontrôlés voire mortels (les deux adolescents
dans Les Amants criminels iront jusqu'au meurtre pour
assouvir leur soif de liberté sexuelle; le jeune homme dans
Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, souffrant de ne
pas être reconnu à sa juste valeur finira par se suicider;
la veuve, dans Sous le sable, éprouve des difficultés
à vouloir tourner la page après la disparition prématurée
de son mari).
François
Ozon ne croit pas à la force d'un texte mais à celui d'une
image. C'est pour cela que son film est parsemé de nombreuses
et courtes séquences musicales, un procédé déjà utilisé dans
Gouttes d'eau sur pierres brûlantes. Ces sympathiques
temps morts permettent d'échapper aux sempiternelles scènes
démonstratives mettant en lumière les secrets intérieurs des
divers protagonistes. Selon une même logique, le générique
associe le nom de chacune des huit actrices à une fleur particulière.
Nous sommes bien là en face d'un jeu. Ozon capte l'esprit
du spectateur et l'invite à se jeter dans la gueule du loup.
Son univers fantastique issu du réel se montre plein de surprises
et de caractères étrangement diaboliques. Ainsi, par l'attribution
d'une marguerite au personnage de Ludivine Sagnier, nous savons
que son rôle sera celui d'une adolescente naïve, rêveuse mais
prête à jouer dans la cour des grands. L'idée n'est certes
pas révolutionnaire, mais d'une part il fallait y penser et
d'autre part, elle élimine environ trente minutes de scènes
psychologiques. Ozon, cinéaste de l'anecdote visuelle ?
De
film en film, il peaufine son sens de l'image. Plus mature
que dans ses courts métrages, plus recherché au niveau de
la construction narrative que dans son premier long, plus
adulte dans les rapports hommes/femmes depuis
Sous le sable, plus direct dans ses mises en propos,
plus dépouillé dans sa théâtralité et beaucoup plus inventif
dans sa mise en scène, François Ozon est en train de devenir
un maître.