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8 femmes

Réal.: François Ozon

Avec Isabelle Huppert - Catherine Deneuve - Virginie Ledoyen - Fanny Ardant - Emmanuelle Béart - Danielle Darrieux - Ludivine Sagnier - Firmine Richard.

France, comédie policière, 2001, 1h30.


L'esprit pétille

A chaque fois que François Ozon s'est attelé à un genre cinématographique, il n'a pu s'empêcher de le morceler pour mieux y insérer ses fantasmes et surtout ses propres réflexions sur la réalité au cinéma. Dans Les Amants criminels (1998), il filmait à sa manière l'odyssée meurtrière de deux adolescents; dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes (1999), il s'interrogeait sur l'espace cinématographique en conciliant la théâtralité des sentiments humains et la profondeur psychologique de l'histoire (la lente désagrégation d'un couple homosexuel) ; et dans Sous le sable (2000), il teintait d'amertume la vie d'une quinquagénaire qui venait de perdre son mari.

Au départ, 8 femmes peut prêter à confusion. Est-ce un suspense dans la lignée des romans d'Agatha Christie ou bien un genre de Cluedo où tous les suspects auraient un motif de vouloir supprimer la victime ? Car il s'agit avant tout d'un assassinat. Le châtelain d'un immense manoir est retrouvé gisant dans son lit, un couteau planté dans le dos en guise d'arme du crime. Les suspects: sa femme, ses deux filles, sa belle-mère, sa belle-sœur, sa cuisinière, sa domestique personnelle et sa sœur cadette. Soit une belle brochette de tueuses !

La merveilleuse idée du film est au niveau du casting. Ozon a choisi de piocher dans la catégorie "star" pour illustrer son film. Il est vrai que l'on pourrait se méfier d'une affiche uniquement composée de noms illustres. De Catherine Deneuve jusqu'à Virginie Ledoyen en passant par Danielle Darrieux et Emmanuelle Béart, le film est une sorte de remake du Women (1939) de Georges Cukor, mais en plus ambigu et surtout en plus décalé. Ce choix offre ainsi divers niveaux de lecture et devient pour Ozon occasion à quelques envolées nostalgiques: la scène d'amour entre Deneuve et Fanny Ardant, respectivement les compagnes et comédiennes de François Truffaut; la photo de Romy Schneider, convoquée comme ancienne amante d'un des personnages; les robes des actrices qui rappellent celles de l'âge d'or du mélodrame hollywoodien, portées en leur temps par Joan Crawford, Rita Hayworth ou Lana Turner.

Dans 8 femmes, Ozon met en scène les thèmes qui lui sont chers et qui étaient déjà présents dans ses précédents films: l'ambiguïté des rapports amoureux, les désirs refoulés et surtout la difficulté de s'affirmer. Ses personnages ont du mal à trouver leur place dans leur vie de tous les jours. En essayant tant bien que mal de se fixer, ils provoquent des dérapages incontrôlés voire mortels (les deux adolescents dans Les Amants criminels iront jusqu'au meurtre pour assouvir leur soif de liberté sexuelle; le jeune homme dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, souffrant de ne pas être reconnu à sa juste valeur finira par se suicider; la veuve, dans Sous le sable, éprouve des difficultés à vouloir tourner la page après la disparition prématurée de son mari).

François Ozon ne croit pas à la force d'un texte mais à celui d'une image. C'est pour cela que son film est parsemé de nombreuses et courtes séquences musicales, un procédé déjà utilisé dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes. Ces sympathiques temps morts permettent d'échapper aux sempiternelles scènes démonstratives mettant en lumière les secrets intérieurs des divers protagonistes. Selon une même logique, le générique associe le nom de chacune des huit actrices à une fleur particulière. Nous sommes bien là en face d'un jeu. Ozon capte l'esprit du spectateur et l'invite à se jeter dans la gueule du loup. Son univers fantastique issu du réel se montre plein de surprises et de caractères étrangement diaboliques. Ainsi, par l'attribution d'une marguerite au personnage de Ludivine Sagnier, nous savons que son rôle sera celui d'une adolescente naïve, rêveuse mais prête à jouer dans la cour des grands. L'idée n'est certes pas révolutionnaire, mais d'une part il fallait y penser et d'autre part, elle élimine environ trente minutes de scènes psychologiques. Ozon, cinéaste de l'anecdote visuelle ?

De film en film, il peaufine son sens de l'image. Plus mature que dans ses courts métrages, plus recherché au niveau de la construction narrative que dans son premier long, plus adulte dans les rapports hommes/femmes depuis Sous le sable, plus direct dans ses mises en propos, plus dépouillé dans sa théâtralité et beaucoup plus inventif dans sa mise en scène, François Ozon est en train de devenir un maître.

Samir Ardjoum

Lire aussi l'interview que François Ozon nous avait accordée pour la sortie des Amants criminels.
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