Si on dit que toute image regardée suppose un cadre
fictionnel - présenté comme tel ou inconsciemment
perçu - on ébranle certaines certitudes quant
aux présupposés objectifs des documentaires.
Pourtant, comment en serait-il autrement ? Des hors-champs
aux déductions des témoignages face caméra,
les images s'imbriquent dans un tout plus vaste : une certaine
idée sur la situation filmée. Existe-t-elle
telle qu'elle est montrée ? La créons-nous via
ce qu'on en voit ? Document, documentaire, fiction vériste,
toutes ces notions s'imbriquent sur l'écran de cinéma.
Ici
on commence par s'interroger. Ce film n'est-il pas un peu
trop voyeur ? Une mère filme l'histoire d'amour de
sa fille adolescente. Par le biais de son métier de
cinéaste, entrer dans une vie si privée semble
dictatorial. Pourtant ce qui conduit cette petite caméra
au fin fond du Var c'est bien une réelle interrogation.
Celle d'une mère sur sa fille qui grandit, qui devient
femme, mais aussi celle d'une femme mûre sur une jeune
fleur.
"Pour
moi faire un film, c'est avant tout peindre, montrer dans
ce que je vois, ce qui crie, ce que je ne veux pas voir, ce
que je ne sais pas deviner et qui finalement se révèle
peu à peu dès que le tournage commence."
confie Claire Simon. Un regard curieux mais aimant. Quelle
meilleure attitude pour tenter de capter ces mystères
de l'adolescence ? La pudeur cachée, l'entièreté
des mots qui s'affirment trop fort comme pour mieux masquer
les doutes. Les "quoi" finissant chaque phrase pleine
d'absolu, trahissent les incertitudes et les peurs parfois
trop difficiles à assumer. Est-on si peu sérieux
quand on a dix-sept ans ?
Le
film commence par un voyage. Greg quitte Paris, quitte Manon
et part retrouver son village. Début de notre départ,
la cinéaste et le jeune homme s'embarquent dans un
rapport sincère, comme si la caméra permettait
de dire et par là même de consoler. Ni les questions
ni les réponses ne sont épargnées. Sans
brusquerie, tout en douceur, le jeune homme ne cache pas sa
tristesse de passer trois semaines sans celle qu'il aime.
Son visage est résigné, sombre il est prêt
à tout dire. Après un silence, la cinéaste
lui répond. Comme si elle justifiait là le film,
elle confie au spectateur du film à venir : "et
Manon, c'est ma fille." L'équation est posée.
On se demande alors si nous sommes vraiment face à
un documentaire. La justesse poétique de toutes ces
confidences nous en fait douter. A mesure que l'on fait connaissance
des jeunes gens, on se dit que non, décidément,
ce qu'on voit ne rentre pas dans la case du reportage.
Témoin
reconnu, dépositaire privilégiée des
questions et réflexions, la réalisatrice parvient
parfois à se faire oublier. On voit alors nos deux
amoureux partager des moments intimes et précieux entre
deux conversations à la caméra. Tous deux se
découvrent en se connaissant déjà. Y-a-t-il
une mise en scène, une direction d'acteur ? Non, on
l'apprendra. Le génie de la cinéaste est de
se mettre exactement où il faut et de ne garder que
l'essentiel, le quotidien, le banal d'un amour extraordinaire.
Une Romance, pas sous X, mais "simple et poétique,
assez populaire", attendrissante comme le précise
la définition. Le montage, le grain d'une image numérique,
les ellipses sont autant de belles frontières pleine
d'une jolie pudeur entre une vie sans pellicule et l'amour
ici proclamé.
Personnes,
personnages, tous ces caractères ont une nonchalance
truffaldienne. L'Amour à vingt ans, Baisers Volés
dans le Var, trente ans plus tard, pendant les vacances d'été
et après. Au jeu très emphatique de Léaud,
répond la simplicité évidente de Manon,
de Greg, de leur entourage qui se livrent sans questions à
la caméra. Là aussi par amour pour Greg et pour
Manon, car interroger ce geste, reviendrait à le briser
et qui sait si cela ne casserait pas ce qui est si fort et
si fragile : l'amour de deux enfants séparés
par 800 km.
Comme
surpris de l'existence de tels sentiments, leur amour est
extrême. Ils l'affirment sans retenue, plein de croyance
en l'avenir. Ils se voient mariés, avec des enfants.
"Je sais, dit Manon, vous les adultes vous n'y croyez
pas". Elle sait les regards, les moues dubitatives,
mais ils s'aiment tant, qu'elle ne les comprend pas. On la
regarde et on se souvient de notre premier amour. Entier,
extrême, sérieux, infini, touchant à la
vérité nue, peut-être cassé, peut-être
érodé. Ces deux visages pleins de peur et de
certitude sont dans une relation sans retenue. Pourquoi s'épargneraient-ils
? Vierge de toute douleur, ils sont sans carapaces. De quoi
devrait-on se protéger ? Les cynismes et les jeux convenus
d'un monde "adulte" ne font pas le poids, ils semblent
tellement vains. Et de conclure, non, décidément
l'amour à dix-sept ans n'a rien d'un jeu. On est au
contraire très sérieux quand on abandonne les
bocks et puis la limonade pour parcourir les chemins qui sentent
la noisette.
Anne-Laure
Bell