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avec Allociné

 

 

800 km de Différence / Romance
Réalisatrice : Claire Simon
Avec : Manon Garcia et Grégory Mutti
Durée : 1h18
Sortie le 6 mars 2002


Si on dit que toute image regardée suppose un cadre fictionnel - présenté comme tel ou inconsciemment perçu - on ébranle certaines certitudes quant aux présupposés objectifs des documentaires. Pourtant, comment en serait-il autrement ? Des hors-champs aux déductions des témoignages face caméra, les images s'imbriquent dans un tout plus vaste : une certaine idée sur la situation filmée. Existe-t-elle telle qu'elle est montrée ? La créons-nous via ce qu'on en voit ? Document, documentaire, fiction vériste, toutes ces notions s'imbriquent sur l'écran de cinéma.

Ici on commence par s'interroger. Ce film n'est-il pas un peu trop voyeur ? Une mère filme l'histoire d'amour de sa fille adolescente. Par le biais de son métier de cinéaste, entrer dans une vie si privée semble dictatorial. Pourtant ce qui conduit cette petite caméra au fin fond du Var c'est bien une réelle interrogation. Celle d'une mère sur sa fille qui grandit, qui devient femme, mais aussi celle d'une femme mûre sur une jeune fleur.

"Pour moi faire un film, c'est avant tout peindre, montrer dans ce que je vois, ce qui crie, ce que je ne veux pas voir, ce que je ne sais pas deviner et qui finalement se révèle peu à peu dès que le tournage commence." confie Claire Simon. Un regard curieux mais aimant. Quelle meilleure attitude pour tenter de capter ces mystères de l'adolescence ? La pudeur cachée, l'entièreté des mots qui s'affirment trop fort comme pour mieux masquer les doutes. Les "quoi" finissant chaque phrase pleine d'absolu, trahissent les incertitudes et les peurs parfois trop difficiles à assumer. Est-on si peu sérieux quand on a dix-sept ans ?

Le film commence par un voyage. Greg quitte Paris, quitte Manon et part retrouver son village. Début de notre départ, la cinéaste et le jeune homme s'embarquent dans un rapport sincère, comme si la caméra permettait de dire et par là même de consoler. Ni les questions ni les réponses ne sont épargnées. Sans brusquerie, tout en douceur, le jeune homme ne cache pas sa tristesse de passer trois semaines sans celle qu'il aime. Son visage est résigné, sombre il est prêt à tout dire. Après un silence, la cinéaste lui répond. Comme si elle justifiait là le film, elle confie au spectateur du film à venir : "et Manon, c'est ma fille." L'équation est posée. On se demande alors si nous sommes vraiment face à un documentaire. La justesse poétique de toutes ces confidences nous en fait douter. A mesure que l'on fait connaissance des jeunes gens, on se dit que non, décidément, ce qu'on voit ne rentre pas dans la case du reportage.

Témoin reconnu, dépositaire privilégiée des questions et réflexions, la réalisatrice parvient parfois à se faire oublier. On voit alors nos deux amoureux partager des moments intimes et précieux entre deux conversations à la caméra. Tous deux se découvrent en se connaissant déjà. Y-a-t-il une mise en scène, une direction d'acteur ? Non, on l'apprendra. Le génie de la cinéaste est de se mettre exactement où il faut et de ne garder que l'essentiel, le quotidien, le banal d'un amour extraordinaire. Une Romance, pas sous X, mais "simple et poétique, assez populaire", attendrissante comme le précise la définition. Le montage, le grain d'une image numérique, les ellipses sont autant de belles frontières pleine d'une jolie pudeur entre une vie sans pellicule et l'amour ici proclamé.

Personnes, personnages, tous ces caractères ont une nonchalance truffaldienne. L'Amour à vingt ans, Baisers Volés… dans le Var, trente ans plus tard, pendant les vacances d'été et après. Au jeu très emphatique de Léaud, répond la simplicité évidente de Manon, de Greg, de leur entourage qui se livrent sans questions à la caméra. Là aussi par amour pour Greg et pour Manon, car interroger ce geste, reviendrait à le briser et qui sait si cela ne casserait pas ce qui est si fort et si fragile : l'amour de deux enfants séparés par 800 km.

Comme surpris de l'existence de tels sentiments, leur amour est extrême. Ils l'affirment sans retenue, plein de croyance en l'avenir. Ils se voient mariés, avec des enfants. "Je sais, dit Manon, vous les adultes vous n'y croyez pas". Elle sait les regards, les moues dubitatives, mais ils s'aiment tant, qu'elle ne les comprend pas. On la regarde et on se souvient de notre premier amour. Entier, extrême, sérieux, infini, touchant à la vérité nue, peut-être cassé, peut-être érodé. Ces deux visages pleins de peur et de certitude sont dans une relation sans retenue. Pourquoi s'épargneraient-ils ? Vierge de toute douleur, ils sont sans carapaces. De quoi devrait-on se protéger ? Les cynismes et les jeux convenus d'un monde "adulte" ne font pas le poids, ils semblent tellement vains. Et de conclure, non, décidément l'amour à dix-sept ans n'a rien d'un jeu. On est au contraire très sérieux quand on abandonne les bocks et puis la limonade pour parcourir les chemins qui sentent la noisette.

Anne-Laure Bell

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