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Avant même d'avoir rencontré le public, ce film est devenu en
quelques semaines un véritable événement. Déjà plébiscité par
la critique, il a été couronné par les British Awards et remarqué
par les instances des Oscars qui lui décernent cinq nominations.
On pourrait donc s'attendre à voir le dernier chef-d'œuvre en
date. Mais l'époque n'est malheureusement pas aux chef-d'œuvre
et le dernier opus du réalisateur passé catégorie A depuis le
succès rencontré sur Erin Brokovich, n'est pas à la hauteur
de nos espérances.
La drogue et le cinéma entretiennent des rapports ambigus. Le
pathos toujours inhérent à de tels sujets a souvent été le support
de films convenus, aux propos politiquement corrects. Si les
films de mafias montrent généralement la valse des sacs de poudre
en arrière plan, les films de drogués se terminent à Hollywood
par des cures de désintoxications et des repentirs publics.
Initiatrice du projet, la productrice Laura Bickford, s'est
beaucoup documenté sur son sujet : " Tant d'histoires étaient
possibles, qu'il a été extrêmement difficile de choisir celles
que nous mettrions en scène. Au cours de mes recherches, j'avais
accumulé à peu près 300 articles sur plusieurs années… et j'avais
rencontré Tim Golden, lauréat du prix Pulitzer pour ses reportages
sur le trafic de drogue (…) Il est devenu consultant sur notre
film. " Les scénaristes choisis tiennent des propos similaires
: " J'ai sillonné tous les États-Unis pour mes recherches, confiait
Edward Zwick à ses promoteurs. A Washington, j'ai rencontré
ceux qui sont à l'origine de la politique antidrogue… " Ainsi
se déclare une ambition documentariste, une volonté de traduire
la vérité de la drogue, ainsi se déclare au grand jour une volonté
artistique un peu ambigu et qui explique quelque peu que certains
aspects du film nous aient sourdement dérangés.
Éclairés par ces conditions de production, on comprend mieux
comment Steven Soderbergh, se laisse ici avoir par quelques
lourdeurs et quelques compromission au politiquement correct
attendu. Lui qui maniait si bien l'ellipse, la légèreté et les
sous-entendus dans le palmé d'or cannois, Sexe Mensonge et
Vidéo mais aussi plus récemment dans la fameuse scène de
cambriolage de Hors d'Atteinte ou encore dans l'excellent
L'Anglais. Il semble parfois capituler pour notre plus
grande déception. Malgré tout, il reste incontestablement du
génie chez ce réalisateur, ses partis pris esthétiques inattendus
sont ici encore bouleversants. En choisissant une construction
scénaristique éclatée, il dévoile sous toutes ses facettes les
arcanes du trafic de stupéfiant. Les différentes parties prenantes
sont portraiturées dans leurs milieux, chacun se débrouillant
comme il le peut avec la poudre blanche. L'homme de loi de Washington,
le petit flic de Tijuana, le gros dealer de San Diego : un bon,
une brute et un truand. Filmés caméra au poing, passés sous
le microscope du réalisateur, on reconnaît de suite le milieu
dans lequel ils évoluent par la couleur dans laquelle ils baignent
: bleu métallique froid comme la justice, jaune poussière comme
la difficulté de survivre, orange ambigu comme les compromissions
des mafieux.
Personnage à part entière, la drogue motive l'attitude de tous
les personnages. Peu présente à l'image, elle est quasi fantomatique
et impose sa volonté en off. Cette absence donne parfois l'impression
que le film reste à la surface d'une réalité convenue. Chaque
partie semble ainsi agir selon les règles du film de mafia mais
non par rapport à cette situation de trafic particulière. Les
seules images de drogue concernent sa consommation. Dénoncée,
elle devient un aléa d'une vie qui va de déchéance en déchéance
par des images convenues et une rémission finale trop bonne
enfant pour être bien honnête.
On plonge dans le film sans filet, sans générique. En plein
milieu du désert, une voiture. Deux hispaniques attendent un
avion et on ne sait pourquoi. Chaque situation est introduite
de cette façon, sans détours, prise sur le fait, ce qui accroche
l'acuité de notre regard. Le temps de s'attacher aux personnages
et on passe à autre chose. D'une histoire à l'autre, le film
jongle sans arrêt avec notre envie de retourner à la première,
celle dans laquelle joue Benicio Del Toro. Acteur extraordinaire
comme à son habitude, il trouve ici enfin un rôle à sa mesure.
Les images accélérées et saccadées interrogent d'emblée le regard.
Filmé caméra à l'épaule, Traffic nous donne l'impression
dans les premières minutes du film d'une version Dogma à l'Américaine.
Comme si sous-jacent au scénario qui n'avait finalement que
peu d'importance, le grand Soderbergh menait encore ses petites
expériences. Réalisateur boulimique et certain de ce qu'il veut
obtenir, il a dirigé sur son film les postes de directeur de
la photo, de cadreur et de directeur d'acteur. Bien sûr le rendu
est impeccable. Pourtant le film pâtit par sa longueur. Si ses
trouvailles esthétiques sont authentiques, elles ne servent
pas un propos bien original et on a le droit d'en être un peu
déçu.
Anne-Laure
Bell
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