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avec Allociné

 

 

The Mission
de Johnnie To
avec Anthony Wong, Jackie Lui, Francis Ng, Simon Yam, Roy Cheung
Japon / 1999 / 90'


Les cinq doigts de la main

La cinématographie asiatique continue à nous parvenir d'une manière joyeusement aléatoire, comme le prouve l'arrivée aujourd'hui sur nos écrans de The Mission, film réalisé en 1999 par Johnnie To. Curieux hasard, qui nous propose à quelques semaines d'intervalle le moins "kitanien" des films de Kitano, Getting Any, et le film, d'un réalisateur presque inconnu chez nous, qui partage les thèmes de prédilection (l'univers des yakusas, la violence, la vengeance), qui rivalise avec les meilleurs films du japonais.

L'intrigue tient autant du western que du film noir, de Leone que de Kitano : après une tentative d'assassinat raté contre un grand patron de la mafia de Hong Kong, son frère réunit cinq professionnels officiellement retirés des affaires pour le protéger. Dans un premier temps, To va s'attacher à montrer comment ces cinq individus, qui ne se connaissent que peu ou pas du tout, vont s'allier pour former une équipe performante, une mécanique de protection infaillible.

Ce parcours des cinq héros pour (ré)intégrer le monde des yakusas permet à Johnnie To d'en révéler avec humour les fondations : la frime (la première étape consiste à enfiler l'indispensable costume Armani), et le temps à tuer, nos yakusas s'ennuient beaucoup, mettent des pétards dans les cigarettes, ou jouent au foot avec une boulette en papier dans le couloir, en attendant le chef.

Cette dernière scène, l'une des plus drôle du film, est d'ailleurs tout sauf anecdotique : les angles trouvés par nos héros pour diriger la boulette et le lien que celle-ci trace entre eux préfigurent la scène centrale du film, celle de l'attaque du chef dans un centre commercial vide. Scène pivot et anthologique, elle nous montre les cinq gardes du corps ayant atteint un sommet de cohésion, et donc de performance. La performance étant aussi celle de To, qui dévoile dans cette scène somptueusement filmée le programme de son film : renouveler un genre (le film de yakusa), qui, à force de se répéter et de jouer sur ses propres clichés, menaçait de s'épuiser.

Il s'agit donc de redonner du souffle, et cela, To le réalise au delà de toutes nos espérances. Par sa mise en scène magistrale, le temps semble s'arrêter. Les cinq gardes du corps prennent leurs positions, quadrillent l'espace, et la fusillade attendue a bien lieu, mais dans la plus parfaite immobilité. C'est l'attente, encore une fois qui apparaît comme le cœur de cette scène, et le cœur même du film.

Face au déchaînement de violence, dans les images ou le montage, du cinéma asiatique actuel, To privilégie "l'instant d'avant", le calme avant la tempête. D'où l'attention que portent nos héros au choix des armes ou à la tactique à adopter : ils savent (comme Johnnie To) que le nombre des balles importe moins que la précision du tir. Cette prise de position qui penche même vers une certaine morale du genre est confirmée par la seconde partie du film.

En effet, alors que la scène du centre commercial nous a bien fait comprendre que l'équipe avait atteint une harmonie, une cohésion inattaquable de l'extérieur, c'est donc de l'intérieur que surgit la faille, suite à l'erreur de l'un d'entre eux, accusé d'avoir eu une aventure avec la femme du patron.

Ayant dérogé aux règles des yakusas, un des membres du groupe doit l'assassiner. On assiste alors au questionnement des règles - celles des yakusas, comme celles du genre - par les héros eux-mêmes (ce qui n'est pas si courant que ça, même dans les néo-polars actuels). Après la scène de fusillade, cette deuxième partie est donc l'autre grande idée du film, qui en fait à la fois un objet de remise en question d'un genre, de son esthétique et (donc) de sa morale, et un film "à grand spectacle" particulièrement efficace.

Pour finir, un détail qui ne trompe pas pour reconnaître un grand cinéaste : l'utilisation de la musique. A la fois ridicule et ample, celle de The Mission laisse une trace indélébile dans l'esprit du spectateur. Se permettre de dépeindre un univers de yakusas sur une mélodie jouée au Bontempi, seul Johnnie To pouvait le faire. N'en doutez plus, The Mission marque une étape importante dans le cinéma de genre contemporain.

Laurence Reymond

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