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Les cinq doigts de la main
La cinématographie
asiatique continue à nous parvenir d'une manière joyeusement
aléatoire, comme le prouve l'arrivée aujourd'hui sur nos écrans
de The Mission, film réalisé en 1999 par Johnnie To.
Curieux hasard, qui nous propose à quelques semaines d'intervalle
le moins "kitanien" des films de Kitano, Getting
Any, et le film, d'un réalisateur presque inconnu chez nous,
qui partage les thèmes de prédilection (l'univers des yakusas,
la violence, la vengeance), qui rivalise avec les meilleurs
films du japonais.
L'intrigue tient
autant du western que du film noir, de Leone que de Kitano :
après une tentative d'assassinat raté contre un grand patron
de la mafia de Hong Kong, son frère réunit cinq professionnels
officiellement retirés des affaires pour le protéger. Dans un
premier temps, To va s'attacher à montrer comment ces cinq individus,
qui ne se connaissent que peu ou pas du tout, vont s'allier
pour former une équipe performante, une mécanique de protection
infaillible.
Ce parcours des
cinq héros pour (ré)intégrer le monde des yakusas permet à Johnnie
To d'en révéler avec humour les fondations : la frime (la première
étape consiste à enfiler l'indispensable costume Armani), et
le temps à tuer, nos yakusas s'ennuient beaucoup, mettent des
pétards dans les cigarettes, ou jouent au foot avec une boulette
en papier dans le couloir, en attendant le chef.
Cette dernière scène,
l'une des plus drôle du film, est d'ailleurs tout sauf anecdotique
: les angles trouvés par nos héros pour diriger la boulette
et le lien que celle-ci trace entre eux préfigurent la scène
centrale du film, celle de l'attaque du chef dans un centre
commercial vide. Scène pivot et anthologique, elle nous montre
les cinq gardes du corps ayant atteint un sommet de cohésion,
et donc de performance. La performance étant aussi celle de
To, qui dévoile dans cette scène somptueusement filmée le programme
de son film : renouveler un genre (le film de yakusa), qui,
à force de se répéter et de jouer sur ses propres clichés, menaçait
de s'épuiser.
Il s'agit donc de
redonner du souffle, et cela, To le réalise au delà de toutes
nos espérances. Par sa mise en scène magistrale, le temps semble
s'arrêter. Les cinq gardes du corps prennent leurs positions,
quadrillent l'espace, et la fusillade attendue a bien lieu,
mais dans la plus parfaite immobilité. C'est l'attente, encore
une fois qui apparaît comme le cœur de cette scène, et le cœur
même du film.
Face au déchaînement
de violence, dans les images ou le montage, du cinéma asiatique
actuel, To privilégie "l'instant d'avant", le calme avant la
tempête. D'où l'attention que portent nos héros au choix des
armes ou à la tactique à adopter : ils savent (comme Johnnie
To) que le nombre des balles importe moins que la précision
du tir. Cette prise de position qui penche même vers une certaine
morale du genre est confirmée par la seconde partie du film.
En effet, alors
que la scène du centre commercial nous a bien fait comprendre
que l'équipe avait atteint une harmonie, une cohésion inattaquable
de l'extérieur, c'est donc de l'intérieur que surgit la faille,
suite à l'erreur de l'un d'entre eux, accusé d'avoir eu une
aventure avec la femme du patron.
Ayant dérogé aux
règles des yakusas, un des membres du groupe doit l'assassiner.
On assiste alors au questionnement des règles - celles des yakusas,
comme celles du genre - par les héros eux-mêmes (ce qui n'est
pas si courant que ça, même dans les néo-polars actuels). Après
la scène de fusillade, cette deuxième partie est donc l'autre
grande idée du film, qui en fait à la fois un objet de remise
en question d'un genre, de son esthétique et (donc) de sa morale,
et un film "à grand spectacle" particulièrement efficace.
Pour finir, un détail
qui ne trompe pas pour reconnaître un grand cinéaste : l'utilisation
de la musique. A la fois ridicule et ample, celle de The
Mission laisse une trace indélébile dans l'esprit du spectateur.
Se permettre de dépeindre un univers de yakusas sur une mélodie
jouée au Bontempi, seul Johnnie To pouvait le faire. N'en doutez
plus, The Mission marque une étape importante dans le
cinéma de genre contemporain.
Laurence
Reymond
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