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Sauvage Innocence
Comédie dramatique de Philippe Garrel. Avec : Mehdi Belhaj Kacem, Julia Faure, Michel Subor, Mathieu Genet,
Valérie Keruzore
Durée : 1h 58min. Date de sortie : 19 Décembre 2001


Sauvage Innocence, où il est question d'enfance à cause du titre, montre l'enfance de l'art. C'est-à-dire, une nouvelle fois pour Garrel, qui ne cesse de vouloir montrer les choses depuis leur origine, l'enfance du mouvement par lequel naissent ensemble, en lui, et l'amour et les films. C'est un très fin travail de perception. Un travail cruel, en fait, d'intime dévoilement, auquel nous convie son romantisme radical. Garrel laisse dans nos mémoires des images furtives de premières rencontres, de portes cochères, le souvenir d'un froissement de draps, d'un dos, d'une chevelure. Longtemps après qu'on les a vus, ses films sont encore dans nos têtes comme un chuchotement. Ils nous accompagnent parce que ce cinéaste a dans l'œil le compas d'une précise émotivité qui produit comme un pincement, des sentiments de l'origine. Et peut-être aussi parce qu'il a, selon la phrase que lui adressa Nico à l'époque où ils vivaient ensemble : "Une caméra à la place du cœur".

L'histoire est celle d'un cinéaste, François Mauge (Mehdi Belhaj Kacem), qui cherche un producteur pour le film "Sauvage Innocence" dont il a écrit le scénario. Celui qu'il croit trouver d'abord n'est qu'un mirage. Par une série de portes, portes-fenêtres ouvertes, fermées, série de miroirs et de cadres superposés à l'intérieur du cadre de l'écran, les bureaux de production où François se rend forment un labyrinthe à la faveur duquel on se joue de lui. Le "pauvre" réalisateur est abandonné, suspendu dans l'attente d'un chèque qu'il doit recevoir, jusqu'à ce que deux agents de sécurité surgissent et l'expulsent. Il se retrouve alors dans la nuit, sur le trottoir, seul.

À travers cette courte séquence, Garrel installe dans son film la structure du labyrinthe et sa "raison" : la figure du Minotaure, seul à connaître le secret des lieux. Sauvage Innocence, poussant le plus loin possible les conséquences de ce dispositif, ne cessera plus de perdre son monde pour le mener à l'épreuve de l'animal voyant. La fiction et la réalité, les souvenirs et le présent des personnages, les différents lieux de l'action, tout se mêle d'abord jusqu'au moment d'une brisure, d'une négation qui remettra chaque chose à sa place. Aux images qui se dérobent dans l'ombre des coulisses et à l'infinité des chemins possibles dans le labyrinthe, Garrel oppose le visage de la vérité tel que le définit George Bataille : "celui d'un démenti violent". Ainsi, le rendez-vous de François, la discussion qu'il a avec le producteur, l'accord qui en résulte, rien de tout cela n'existe puisqu'on le jette à la rue. Ou bien cela n'existe que pour le nier. Une négation aussi entière oppose un démenti, en effet, aux représentations que le réalisateur pouvait avoir de sa situation. C'est la fin de la fiction revenant sur elle-même qui est alors mise en scène. François est tout à coup acculé au réel, forcé de le découvrir. Ce qui intéresse Garrel c'est de montrer ce moment où le regard est une épreuve de vérité, et de capter, avec la caméra, cette vérité à l'œuvre.

Bientôt François rencontrera Chas (Michel Subor), et Lucie (Julia Faure) dont il tombe amoureux. Elle le détermine à faire son film, elle lui "montre la voix", dit-il. Pour obtenir l'argent il fera affaire avec Chas. Le tournage commence donc. À mesure qu'il avance et que François prend le pouvoir sur le déroulement des événements, à mesure qu'il maîtrise à son tour le secret des lieux et l'espace du cadre, c'est lui inévitablement que recouvre la figure du monstre. En effet, il arrive dans ce film que la sauvagerie avec laquelle le réalisateur va au bout de son geste, de son projet, ne soit rien moins qu'innocente. Il arrive que la réalité rattrape la fiction, pire, que la fiction provoque le réel à être selon son désir. Et quand Chas, énervé, lance à François : "T'es rien ! T'es qu'un trou dans l'air !" il ne sait pas que ce trou-là, comme la tête du Minotaure, comme l'objectif de la caméra branchée sur le cœur du réalisateur, aspire dans sa nuit toute présence alentour pour la passer par son épreuve.

C'est donc un désastre que montre Garrel, coutumier du thème, à travers le miroitement argentique d'un noir et blanc somptueux orchestré par Raoul Coutard. Ce désastre est celui de la création pour un art qui veut, "comme l'incendie, naître de ce qu'il brûle".

Hélène Raymond

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