Sauvage Innocence, où il est question d'enfance à cause
du titre, montre l'enfance de l'art. C'est-à-dire, une nouvelle
fois pour Garrel, qui ne cesse de vouloir montrer les choses
depuis leur origine, l'enfance du mouvement par lequel naissent
ensemble, en lui, et l'amour et les films. C'est un très fin
travail de perception. Un travail cruel, en fait, d'intime
dévoilement, auquel nous convie son romantisme radical. Garrel
laisse dans nos mémoires des images furtives de premières
rencontres, de portes cochères, le souvenir d'un froissement
de draps, d'un dos, d'une chevelure. Longtemps après qu'on
les a vus, ses films sont encore dans nos têtes comme un chuchotement.
Ils nous accompagnent parce que ce cinéaste a dans l'œil le
compas d'une précise émotivité qui produit comme un pincement,
des sentiments de l'origine. Et peut-être aussi parce qu'il
a, selon la phrase que lui adressa Nico à l'époque où ils
vivaient ensemble : "Une caméra à la place du cœur".
L'histoire
est celle d'un cinéaste, François Mauge (Mehdi Belhaj Kacem),
qui cherche un producteur pour le film "Sauvage Innocence"
dont il a écrit le scénario. Celui qu'il croit trouver d'abord
n'est qu'un mirage. Par une série de portes, portes-fenêtres
ouvertes, fermées, série de miroirs et de cadres superposés
à l'intérieur du cadre de l'écran, les bureaux de production
où François se rend forment un labyrinthe à la faveur duquel
on se joue de lui. Le "pauvre" réalisateur est abandonné,
suspendu dans l'attente d'un chèque qu'il doit recevoir, jusqu'à
ce que deux agents de sécurité surgissent et l'expulsent.
Il se retrouve alors dans la nuit, sur le trottoir, seul.
À travers cette courte séquence, Garrel installe dans son
film la structure du labyrinthe et sa "raison" : la figure
du Minotaure, seul à connaître le secret des lieux. Sauvage
Innocence, poussant le plus loin possible les conséquences
de ce dispositif, ne cessera plus de perdre son monde pour
le mener à l'épreuve de l'animal voyant. La fiction et la
réalité, les souvenirs et le présent des personnages, les
différents lieux de l'action, tout se mêle d'abord jusqu'au
moment d'une brisure, d'une négation qui remettra chaque chose
à sa place. Aux images qui se dérobent dans l'ombre des coulisses
et à l'infinité des chemins possibles dans le labyrinthe,
Garrel oppose le visage de la vérité tel que le définit George
Bataille : "celui d'un démenti violent". Ainsi, le rendez-vous
de François, la discussion qu'il a avec le producteur, l'accord
qui en résulte, rien de tout cela n'existe puisqu'on le jette
à la rue. Ou bien cela n'existe que pour le nier. Une négation
aussi entière oppose un démenti, en effet, aux représentations
que le réalisateur pouvait avoir de sa situation. C'est la
fin de la fiction revenant sur elle-même qui est alors mise
en scène. François est tout à coup acculé au réel, forcé de
le découvrir. Ce qui intéresse Garrel c'est de montrer ce
moment où le regard est une épreuve de vérité, et de capter,
avec la caméra, cette vérité à l'œuvre.
Bientôt
François rencontrera Chas (Michel Subor), et Lucie (Julia
Faure) dont il tombe amoureux. Elle le détermine à faire son
film, elle lui "montre la voix", dit-il. Pour obtenir l'argent
il fera affaire avec Chas. Le tournage commence donc. À mesure
qu'il avance et que François prend le pouvoir sur le déroulement
des événements, à mesure qu'il maîtrise à son tour le secret
des lieux et l'espace du cadre, c'est lui inévitablement que
recouvre la figure du monstre. En effet, il arrive dans ce
film que la sauvagerie avec laquelle le réalisateur va au
bout de son geste, de son projet, ne soit rien moins qu'innocente.
Il arrive que la réalité rattrape la fiction, pire, que la
fiction provoque le réel à être selon son désir. Et quand
Chas, énervé, lance à François : "T'es rien ! T'es qu'un trou
dans l'air !" il ne sait pas que ce trou-là, comme la tête
du Minotaure, comme l'objectif de la caméra branchée sur le
cœur du réalisateur, aspire dans sa nuit toute présence alentour
pour la passer par son épreuve.
C'est
donc un désastre que montre Garrel, coutumier du thème, à
travers le miroitement argentique d'un noir et blanc somptueux
orchestré par Raoul Coutard. Ce désastre est celui de la création
pour un art qui veut, "comme l'incendie, naître de ce qu'il
brûle".
Hélène
Raymond