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avec Allociné

Requiem for a dream
De Darren Aronofsky Avec Ellen Burstyn, Jared Leto, Jennifer Connely, Marlon Wayans


Nourri du roman de Hubert Selby Jr, Retour à Brooklyn (1978), Darren Aronofsky, le réalisateur du déroutant Pi, nous plonge dans les tréfonds de l'âme. "L'enfer, c'est d'avoir perdu l'espoir". Cette phrase de A. J. Cronin dans Les Clés du Royaume s'impose doublement à Requiem for a dream. D'abord pour Sara Goldfarb (Ellen Burstyn), veuve fantasque qui rêve d'être sélectionnée à son émission favorite. En prévision du jour J, elle suit un régime draconien et se gave, jusqu'au dérapage, d'amphétamines. Pour son fils (Jared Leto) ensuite, sa petite amie (Jennifer Connely) et son copain Tyrone (Marlon Wayans), qui s'enfoncent dans la dépendance. Darren Aronofsky nous conte sans misérabilisme la descente aux enfers de ce quatuor. Un véritable opéra crépusculaire. Lamento infernal, tragédie quotidienne, Requiem for a dream est la chronique d'une société américaine hypnotisée par le rayonnement du tube cathodique. Fétichisme télévisuel, religion du plaisir facile, Requiem for a dream pourrait être un caveau où s'amoncellent les dérives d'une Amérique extrême, d'une Amérique qui ne sait plus délimiter le réel de l'irréel, d'une Amérique poussée par une obsession pathologique, compulsive : s'extirper d'une réalité-carcan. De même que Pi reposait sur le brouillage du réel et de l'imaginaire, Requiem for a dream s'étire sur cette frontière étroite, fragile, entre le monde rêvé et le monde vécu.

Darren Aronofsky joue, dans le sillage de A tombeau ouvert de Scorsese, sur les raccourcis fulgurants, les changements de rythme brusques. Il crée un écho d'une tranche de vie à une autre, creuse des galeries entre les personnages. Les situations presque interchangeables donnent au film des allures de tornades, où les images, loin de s'enchaîner, tourbillonnent, tournoient, s'empilent. Et nous sommes emportés dans un déluge pictural et sonore : images obsédantes qui martèlent les sens, bande-son qui secoue les neurones. Le spectateur ne peut que subir, dans une sorte de communion répulsive, le cauchemar de la dépendance, de l'addiction comme disent les Américains.

Darren Aronofsky emprunte aussi, en virtuose, au tournage de clip. Résultat : le film agit sur nous très brutalement. Il remue les sens, écoeure parfois, confine au vertige, au malaise. On est littéralement pris à la gorge, au collet. Nauséeux. De notre œil à l'écran, il n'y a aucune distance. C'est l'immersion totale. Impossible de sortir indemne de ce défilé de violence pure, morbide. On succombe à cette caméra subjective, aux splits-screen, en un mot, à ce cinéma explosé, éclaté, expérimental. Les écrans multiples agissent comme autant d'avertissements, comme autant de signaux de détresse, imperceptibles, vains. Les âmes se damnent pour la poudre blanche, et les corps pâtissent de cette damnation. Mi anges, mi démons, Jared Leto, Jennifer Connelly et Marlon Wayans sont remarquables. Ecorchés vifs, funambules en équilibre sur le fil du rasoir, ils restituent l'angoisse, la douleur d'une vie exclusivement organisée autour d'artifices et de délires enfantins. Pulsion de mort tout aussi fatale, tout aussi irréductible qui disloque une Ellen Burstyn magistrale. Là où d'autres cinéastes ont péché par excès de moralisme sur les méfaits de la dépendance, Darren Aronofsky offre pour seule réponse des visages patinés, usés avant l'âge, des corps meurtris, une lumière glauque, abyssale. Un calvaire. Le monde qu'il donne à voir, est celui d'une mort lente, une torture journalière. Un suicide sur pellicule. Rien d'autre.

Requiem for a dream est un champ de mort-vivants, où se croisent des fantômes qui se détruisent de l'intérieur. Des êtres défaits, consumés. Ce film est incontestablement un diamant noir, à l'état brut, et Darren Aronofsky, un orfèvre.

Anthony Dufraisse

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