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avec Allociné

 

 

Le cas Pinochet
documentaire de
Patricio Guzmàn


La mémoire contre l'immunité

L'image ouvrant Le Cas Pinochet est celle d'un silence. Le silence d'un désert que survole la caméra de Patricio Guzmàn. Une équipe de médecins légistes essaie d'y retrouver des corps. Des morceaux de corps. Des os qu'il s'agit d'identifier. Sur lesquels il faut mettre un nom, une figure. La caméra, ensuite, zoom sur une photographie en noir et blanc. Celle d'un disparu. Puis on écoute fébrilement une voix qui vacille, qui ne trouve pas les mots pour dire la colère, pour dire la souffrance, pour dire la mort. La parole est hésitante. Parcourue de sanglots. L'image restitue alors à l'écran un autre visage. Un visage d'autrefois. Et là encore, la parole raccorde le passé au présent. L'image exhume les corps des disparus. Disparus, mais pas oubliés. La parole ranime l'existence de ceux qui ne sont plus, de ceux qui hantent la mémoire des vivants. Patricio Guzmàn a ainsi organisé ce documentaire ; la parole, aussi fragile soit-elle, relaie l'image, les images de la persécution pinochetiste.

"Il faut commencer par comprendre son pays". Patricio Guzmàn pourrait faire sien ce mot d'Andrzej Wajda, le réalisateur de La Semaine sainte. La Pologne pour Wajda, le Chili pour Guzmàn. Cette passion pour son pays, Patricio Guzmàn l'a chevillée au corps. Pour s'en convaincre, il n'est que de faire un détour par sa filmographie dont on retiendra principalement la trilogie "La Bataille du Chili" (1973-1979) et cet autre documentaire qu'est "Chili, la mémoire obstinée" (1997). Documentaires dans lesquels il n'a eu de cesse de questionner "la mémoire historique d'une nation".

Le Cas Pinochet se déroule sur trois registres. Judiciaire d'abord ; Guzmàn retrace, pas à pas, les étapes d'une procédure qui, fait unique dans l'histoire, s'attaque à l'immunité d'un ancien dictateur, conduisant ce dernier, fin 1998, devant les tribunaux. Mémoriel ensuite ; parce que sont évoqués, par la voix des vivants qui témoignent, morts et disparus, ceux que l'on appelle les desaparecidos. Historique enfin ; dans la mesure où Guzmàn restitue l'histoire du Chili depuis le coup d'état contre S. Allende. Ce faisant, il se pose contre les élites chiliennes qui, en toute impunité, s'arrogent le droit de réécrire l'histoire et, par contrecoup, la mémoire. Le Cas Pinochet est véritablement un acte de remémoration. Et qui dit souvenir de ce qui n'est plus, dit obligatoirement refus de l'oubli, de la prescription. Plus que jamais, cette caméra fait office de retour à la mémoire, de thérapeutique, ravivant les déchirures de l'histoire que constituent, en leur fond, toutes les dictatures.

Evoquer le passé, ce n'est donc pas renoncer au présent. Tout au contraire, c'est restituer au présent sa valeur. Car, par-delà la condamnation sans équivoque des atrocités symptomatiques du régime Pinochet, ce documentaire est un appel au renouvellement intérieur. Renouvellement contre la passivité d'une majorité silencieuse qui voudrait, en toute innocence, "tourner la page", faire comme si de rien n'était. Renouvellement contre une sorte de quiétisme qui érigerait les victimes en martyres sans interroger le processus qui les a désignées comme victimes.

Patricio Guzmàn établit ainsi un pont, par-delà un abîme de plus de deux décennies, entre passé et présent. Et sa caméra qui, tour à tour, se focalise sur les visages des témoins, nous fait entendre des voix brisées, nous fait heurter frontalement une douleur vive. Ces témoins-victimes, qui s'autoproclament, à raison d'ailleurs, survivants, sont décidés à ne pas oublier, à inscrire, à graver la douleur dans la durée présente. Comme le dit Luisa Toledo, témoin contre Pinochet, "ma vengeance est de continuer à vivre". Patriocio Guzmàn, lui, est bien décidé à explorer, encore et toujours, les méandres de l'histoire chilienne.

Anthony Dufraisse

Lire l'interview de Patricio Guzmàn

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