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Flash-back sur une manifestation
qui s'est tenue du 22 août au 4 septembre 2001
Pour sa neuvième
édition, l'Etrange Festival a creusé encore un plus les deux
sillons qui lui servent de fil conducteur : le cinéma asiatique
dans son ensemble et le cinéma trash, hésitant entre le bis-Z
(dont on a un peu honte) et le bis-culte (que l'on peut revendiquer
fièrement).
Avouons-le tout
net : ce qui nous intéresse le plus dans ce festival hors-norme,
c'est qu'il se démène pour nous montrer des films, le plus souvent
inédits sur nos écrans, que nous n'aurions jamais l'occasion
de découvrir, sauf chez certains vendeurs d'imports vidéos les
plus obscurs. Ce vrai travail de prospection a permis de lancer
en France certains cinéastes, voire certaines cinématographies
: si le cinéma de Hong Kong commence enfin à être reconnu comme
un des plus inventifs (et donc un des plus important des vingt
dernières années), c'est en partie grâce au travail de Gilles
Boulanger (directeur du festival) et de son équipe, qui a permis
à un public, peu nombreux mais passionné, de pouvoir apprécier
sur grand écran les splendeurs pyrotechniques que les articles
de la presse spécialisée leur promettait.
Dans ce sens, l'intégrale
de l'œuvre de Tsui Hark réalisée par la Cinémathèque Française
l'année dernière, ou la sortie des films de Kyoshi Kurosawa
et de la Nouvelle vague asiatique (Ringo Lam, Johnnie To, etc...),
ainsi que la curiosité du public français pour ces films, n'auraient
peut-être pas vu le jour sans l'Etrange Festival. Grâce soit
donc rendu à ce festival passionnant fait par des passionnés.
Après l'hommage,
passons en revue la neuvième édition, qui s'est tenue fin août,
début septembre. Un programme aussi fourni que prometteur, qui,
étalé sur deux semaines, a laissé l'amateur d'aventures cinématographiques
repu et, avouons-le, un peu confus. Pas évident de tracer le
bilan d'un tel festival alors que les images les plus extrêmes,
de tortures diverses, de fusillades baroques, etc… s'emmêlent
dans nos esprits, pour aboutir à un panorama halluciné de la
violence mise en scène.
Revenons-en aux
faits. Les programmations spéciales : "Abracadabra", "Mauvaise
graine" ou "Pop Star Mania" ont joué leur rôle de bric à brac,
regroupant des films plus ou moins inconnus ou mythiques, comme
les films de Joseph McGrath (pour l'inconnu), ou de Roger Corman
(pour le mythique). Les trois nuits, "Trash", "Canal +" et "Shocking
Asia II" ne permirent pas de fermer l'œil, présentant des films
très attendus ("Avalon", du créateur de "Ghost
in the Shell", Mamoru Oshii, dont les échos cannois laissent
présager le meilleur), des films intrigants ("Maniac",
de Dwain Esper, l'histoire d'un fou furieux qui trucide un savant
fou pour prendre son identité), des films inimaginables ("The
Untold Story II", une Catégorie 3 chinoise, genre dont
l'humour navrant, l'érotisme toc et le mauvais fond dépassent
l'entendement occidental, et qui provoquent immanquablement
soit l'hilarité la plus totale, soit le dégoût le plus profond)
et surtout des films trashissimes (parmi lesquels "Naked
Blood", de Hisayasu Sato, où la découverte d'une drogue
qui transforme la douleur en plaisir permet de voir une femme
tremper sa main dans l'huile bouillante avant de la dévorer
goûlument).
Outre ces débordements
narratifs extrêmes, l'Etrange Festival s'est fait une spécialité
des hommages aux persona non grata du cinéma mondial. Cette
année, ont donc étés réhabilités : Barbara Steele, égérie du
cinéma d'horreur, qui trouvait dans ses grands yeux et ses traits
anguleux la parfaite image de la morte-vivante ou de la sorcière.
Sa filmographie, forcement restreinte, compte quand même plusieurs
chef-d'œuvre, parmi lesquels : "La Danse Macabre",
d'Antonio Margheriti, "La Chambre des Tortures", de
Roger Corman, et surtout "Le Masque du Démon", de
Mario Bava, son premier film.
Terrain de prédilection
de l'Etrange Festival, l'Asie était bien sûr présente. Deux
japonais connus uniquement par les spécialistes ont pu faire
leur apparition sur nos écrans : Kinji Fukasaku et Takashi Ishii.
De ce dernier, on a pu découvrir "Black Angel" I et
II, "Freeze Me", "Gonin, Gonin II", "A
Night in Nude", "Péché Originel", "Seule
dans la nuit" et "Rouge Vertige". A l'instar
de nombreux cinéastes japonais que l'on découvre au compte goutte,
Ishii a œuvré dans de nombreux genres, parmi lesquels le film
érotique, auquel appartient "Rouge Vertige". De cette
profusion stylistique ressort une obsession pour la violence
faite aux femmes dans notre société. Les personnages de femmes
battues, puis vengeresses et fatalement hyper-violentes hantent
ce cinéma de l'après Kitano, aux fulgurances esthétiques inspirées.
Curieusement, le
meilleur film d'Ishii repéré lors du festival est "Gonin",
film de Yakusas, le pendant plus torturé du très zen "The
Mission" de Johnnie To. Dans ce film magnifique, cinq
hommes victimes d'un gang de yakusas décident de s'unir pour
obtenir leur vengeance. Mais ils ont affaire à un tueur à gage
professionnel interprété par l'incontournable Takeshi Kitano,
qui n'en finit plus de se (et de nous) faire plaisir à jouer
les pires sadiques imaginables. Ce film baigne dans un sentiment
de désenchantement, où chaque action semble étouffée d'avance,
où la chronologie peine a exister. L'ironie désespérée des cinq
héros est traitée comme un véritable antidote contre la surenchère
de violence qui gangrène le cinéma asiatique. Filmé sublimement,
Gonin a définitivement été un des grands moments du festival.
Autre grande découverte
du festival, le cinéaste Kinji Fukasaku. Inconnu par chez nous,
c'est un cinéaste réputé au Japon pour la violence de ses films,
très en avance sur son temps, puisque ses premiers films remontent
au début des années 60. C'est presque logiquement que sa route
a croisé celle d'un autre grand cinéaste de la déshumanisation,
Kitano. En effet, c'est à la suite du refus de Fukasaku, qui
devait réaliser le film, que Kitano mît en scène son premier
film : "Violent Cop". Un lien d'admiration et de respect
unit les deux hommes. Pour preuve, Kitano joue dans "Battle
Royale", le dernier film de Fukasaku, alors qu'il avait
juré de ne plus jamais faire l'acteur.
Cette relation privilégiée
n'a rien d'étonnant lorsqu'on découvre les films du japonais.
Dans l'ordre du festival : "Battle Royale" (2000),
"Guerre des gangs à Okinawa" (1971), "Sous les
drapeaux, l'enfer" (1972), "Le Lézard Noir" (1968),
"Le Cimetière de la morale" (1975), "Le Caïd
de Yokohama" (1969), et "Du rififi chez les truands"
(1961). Aujourd'hui joyeux sexagénaire (on a pu apprécier son
allure de vieil homme tranquille lors des présentations de films
enregistrées, qui précédaient chacune des séances), Fukasaku
n'a rien perdu de l'ironie cruelle qui baignait ses premiers
films, comme le prouve "Battle Royale", dont on ne
peut qu'espérer une distribution prochaine.
Comme un Loft Story
poussé à ses limites, "Battle Royale" envisage dans
un futur proche une jeunesse si violente que la société, une
fois par an, envoie une classe sur une île déserte, où le but
du jeu est simple : il ne doit en rester qu'un. Tout les coups
sont permis pour exterminer les autres élèves, puisque s'il
ne reste pas un seul survivant, les colliers de tous exploseront.
Traité d'une manière réaliste, la situation de départ pousse
les pires ressentiments adolescents à leur apogée ("Tu m'as
volé mon copain, crève !") et dresse le portrait d'une jeunesse
définitivement larguée, à la recherche de valeurs que les adultes
ont renoncés à prendre en charge. Pas étonnant, dans ce cadre,
que le (presque) unique adulte du film soit un professeur hyper-violent
et sans scrupule, qui envoie ses élèves au casse-pipe avec un
sourire jusqu'au oreilles (interprété par devinez qui ?).
En outre, la violence
du constat que dresse Fukasaku sur la société japonaise, implacable,
est prise en charge par une stylisation très marquée de la mise
en scène, avec deux effets récurrents que l'on retrouve tout
au long de sa filmographie : l'arrêt sur image et l'incrustation
de texte sur l'image. Effets anti-naturalistes au possible qui
marquent de véritables pauses du récit, elles montrent clairement
la position de moraliste qu'adopte Fukasaku, et qu'il souhaite
faire adopter au spectateur, obligé à subir la pause, donc à
sortir du récit, à prendre de la hauteur. Dans ses films, pause
est définitivement synonyme de position morale.
Pour être plus clair,
un exemple typique, tiré de l'un des premiers film du japonais.
Dans "Guerre des gangs" à Okinawa, le leader d'un
gang sort de prison et retrouve ses anciens complices. Ceux-ci
lui expliquent que leur territoire à été récupéré et que différents
gangs se le disputent. Leur récit passe en revue les différents
ennemis, tous présentés dans une situation différente (à table,
en réunion…), mais à chaque fois, un arrêt sur image vient appuyer
la présentation, et le nom ainsi que la fonction de l'ennemi
apparaît sur l'écran. Loin d'être gratuits, ces effets vont
dans le sens d'une dénonciation de la violence sociale, où chacun,
à son niveau, est coupable.
Cette stylisation
est d'autant mieux sentie que Fukasaku n'hésite à aller très
loin dans la représentation de la violence, avec des scènes
très longues, où les morts pleuvent. Même si le sang qu'il nous
montre ressemble plus à de la peinture, et si certaines attitudes
des personnages font sourire (le héros, toujours stoïque, même
dans les pires embûches), la noirceur où ce cinéma puise ses
racines n'a pas vieilli et les partis pris de mise en scène
ont un enjeu on ne peut plus actuel (les arrêts sur images sur
les morts lors des combats font ainsi figure de véritables cris
de désespoir). Pour peu qu'on s'intéresse à la mise en scène
de la violence, Fukasaku est donc définitivement un cinéaste
à découvrir.
Deux grands cinéastes
et une poignée de chefs-d'œuvre, la neuvième édition de l'Etrange
Festival a bien remplit sa mission. Nous guetterons donc avec
impatience la sortie d'"Avalon" et de "Battle
Royale", et nous garderons surtout à l'esprit que les sujets
les plus extrêmes, s'ils sont souvent taxés de sensationnalisme
au cinéma, peuvent aussi être le terrain fertile d'expérimentations
cinématographiques, dont le cinéma, dans son ensemble, pourra
bénéficier. Longue vie, donc, à l'étrange cinéma.
Laurence
Reymond
Le
site de L'Etrange Festival
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