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Rencontre avec Aurélien Recoing

L'Emploi du temps
Avec Aurélien Recoing, Karin Viard, Serge Livrozet, Nicolas Kalsch,
Jean-Pierre Mangeot
Réalisé par : Laurent Cantet
Film français, Drame. Durée : 2h 12mn


In girum imus nocte et consumimur igni.
Nous tournons en cercles dans la nuit et nous brûlons sans fin.

La seule chose à quoi on puisse raisonnablement faire face dans une vie d'homme - dans une vie de femme -, c'est à son désir. Après Pasolini, Laurent Cantet pose ce théorème comme principe de son nouveau film, L'emploi du temps. Mais quand Pasolini arrivait, tant bien que mal, quelque part, en 1971, c'est-à-dire à l'abandon des choses matérielles et à la transe mystique pour ses personnages, Laurent Cantet, en 2001, démontre que l'individu dans les sociétés industrialisées contemporaines se retrouve parfois si désemparé qu'il n'a plus aucun accès à son désir. Il est alors condamné à ne jamais pouvoir lui faire face et à perdre la raison.

Vincent (Aurélien Recoing), consultant en entreprise depuis de nombreuses années, par une espèce de grâce inattendue et perverse, résiste encore au formatage social qui le vide peu à peu de ce qu'il nomme, et que l'on nomme aussi pour lui à tout bout de champ, son "enthousiasme". Il finit par ne plus pouvoir étouffer cette voix, en lui, qui réclame du temps, de la distance, de la solitude, il quitte son travail et part à la dérive. Le film commence au début de cette dérive et il apparaît bientôt que Vincent ne sait pas vraiment comment ni pourquoi il en arrive là. Hanté par une absence de raison valable à sa conduite, incapable de se justifier, il abandonne le sens de son dérapage au réflexe de fuite, à la culpabilité, à la "peur de décevoir". "Je ne contrôle rien, je me laisse porter", dit-il. C'est sans doute par réflexe, par peur de décevoir en effet, qu'il cachera d'abord sa situation à ses proches. Un réflexe conditionné, social : comment dire à ses parents, à Muriel (Karin Viard) sa femme, à ses enfants, un beau jour, qu'on ne veut plus aller travailler, qu'on ne veut plus gagner de l'argent, qu'on veut seulement "buller" le long des rivières, rouler, se balader dans les montagnes. S'il fut un temps, pas trop lointain, où il était encore possible de dire cela sans rire et surtout sans larmes, comme un choix, ce que montre Laurent Cantet avec L'emploi du temps, film sombre et inquiétant, c'est qu'un tel choix est devenu, dans la conscience collective, dans la conscience matérielle aussi, de notre époque et de nos sociétés, rigoureusement impossible.

Pour maintenir l'équilibre miraculeux qu'il voit d'abord apparaître, dans sa vie, entre des semaines d'errance où il part sur les routes et des week-ends en famille, Vincent construit, élabore et joue à son entourage le mensonge d'un nouveau travail à l'O.N.U. qui le retient en Suisse. Cependant il se place ainsi sous le coup d'un revers violent qui prendra la forme de la réalité même. Le principe des causes et des conséquences auquel il ne peut échapper donne bientôt à chaque élément du réel le visage sombre d'une menace pour la fiction de vie dans laquelle il croit trouver un peu de liberté. En retirant, pour ses proches, l'aventure qu'il vit dans le secret du mensonge, implicitement il la condamne. Au lieu qu'elle soit protégée, comme il le voudrait, d'emblée la réalité de son échappée est sapée. De la même façon, symétriquement, la relation avec ses proches se déréalise. Le mensonge, ici, attaque aussi bien la réalité qu'il recouvre que la réalité qu'il croit pouvoir abuser sans dommage. Ainsi les choses tournent au délire, la distance s'accroît entre Vincent et le monde, tout devient vertigineux.

Ce troisième film de Laurent Cantet est une véritable merveille d'intelligence, de rythme, de justesse dans la mise en scène de la perte. On y mesure toute l'étendue du paradoxe qui fait de la fuite quelque chose à la fois de salutaire et de vain, c'est-à-dire de voué à l'échec. Il faut fuir, tracer une ligne hors des sentiers battus, loin des haleurs comme disait Arthur Rimbaud, grand fuyard devant l'éternel qui put, en chemin dit-il, retrouver l'éternité : "C'est la mer allée avec le soleil"… Cependant le monde, ici, n'offre plus assez de refuge, plus assez de temps. Nous-même, fuyant, n'accordons plus assez de crédit à notre fuite. Ainsi, tels Vincent revenu à son point de départ, il arrive que nous restions immobiles tandis que s'ouvrent en nous des abîmes de chaos et d'angoisse.

Hélène Raymond

Rencontre avec Aurélien Recoing

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