In girum imus nocte et consumimur igni.
Nous tournons en cercles dans la nuit et nous brûlons sans
fin.
La
seule chose à quoi on puisse raisonnablement faire face dans
une vie d'homme - dans une vie de femme -, c'est à son désir.
Après Pasolini, Laurent
Cantet pose ce théorème comme principe de son nouveau
film, L'emploi du temps. Mais quand Pasolini arrivait,
tant bien que mal, quelque part, en 1971, c'est-à-dire à l'abandon
des choses matérielles et à la transe mystique pour ses personnages,
Laurent Cantet, en 2001, démontre que l'individu dans les
sociétés industrialisées contemporaines se retrouve parfois
si désemparé qu'il n'a plus aucun accès à son désir. Il est
alors condamné à ne jamais pouvoir lui faire face et à perdre
la raison.
Vincent
(Aurélien Recoing),
consultant en entreprise depuis de nombreuses années, par
une espèce de grâce inattendue et perverse, résiste encore
au formatage social qui le vide peu à peu de ce qu'il nomme,
et que l'on nomme aussi pour lui à tout bout de champ, son
"enthousiasme". Il finit par ne plus pouvoir étouffer cette
voix, en lui, qui réclame du temps, de la distance, de la
solitude, il quitte son travail et part à la dérive. Le film
commence au début de cette dérive et il apparaît bientôt que
Vincent ne sait pas vraiment comment ni pourquoi il en arrive
là. Hanté par une absence de raison valable à sa conduite,
incapable de se justifier, il abandonne le sens de son dérapage
au réflexe de fuite, à la culpabilité, à la "peur de décevoir".
"Je ne contrôle rien, je me laisse porter", dit-il. C'est
sans doute par réflexe, par peur de décevoir en effet, qu'il
cachera d'abord sa situation à ses proches. Un réflexe conditionné,
social : comment dire à ses parents, à Muriel (Karin
Viard) sa femme, à ses enfants, un beau jour, qu'on ne veut
plus aller travailler, qu'on ne veut plus gagner de l'argent,
qu'on veut seulement "buller" le long des rivières, rouler,
se balader dans les montagnes. S'il fut un temps, pas trop
lointain, où il était encore possible de dire cela sans rire
et surtout sans larmes, comme un choix, ce que montre Laurent
Cantet avec L'emploi du temps, film sombre et inquiétant,
c'est qu'un tel choix est devenu, dans la conscience collective,
dans la conscience matérielle aussi, de notre époque et de
nos sociétés, rigoureusement impossible.
Pour
maintenir l'équilibre miraculeux qu'il voit d'abord apparaître,
dans sa vie, entre des semaines d'errance où il part sur les
routes et des week-ends en famille, Vincent construit, élabore
et joue à son entourage le mensonge d'un nouveau travail à
l'O.N.U. qui le retient en Suisse. Cependant il se place ainsi
sous le coup d'un revers violent qui prendra la forme de la
réalité même. Le principe des causes et des conséquences auquel
il ne peut échapper donne bientôt à chaque élément du réel
le visage sombre d'une menace pour la fiction de vie dans
laquelle il croit trouver un peu de liberté. En retirant,
pour ses proches, l'aventure qu'il vit dans le secret du mensonge,
implicitement il la condamne. Au lieu qu'elle soit protégée,
comme il le voudrait, d'emblée la réalité de son échappée
est sapée. De la même façon, symétriquement, la relation avec
ses proches se déréalise. Le mensonge, ici, attaque aussi
bien la réalité qu'il recouvre que la réalité qu'il croit
pouvoir abuser sans dommage. Ainsi les choses tournent au
délire, la distance s'accroît entre Vincent et le monde, tout
devient vertigineux.
Ce
troisième film de Laurent Cantet est une véritable merveille
d'intelligence, de rythme, de justesse dans la mise en scène
de la perte. On y mesure toute l'étendue du paradoxe qui fait
de la fuite quelque chose à la fois de salutaire et de vain,
c'est-à-dire de voué à l'échec. Il faut fuir, tracer une ligne
hors des sentiers battus, loin des haleurs comme disait Arthur
Rimbaud, grand fuyard devant l'éternel qui put, en chemin
dit-il, retrouver l'éternité : "C'est la mer allée avec le
soleil"… Cependant le monde, ici, n'offre plus assez de refuge,
plus assez de temps. Nous-même, fuyant, n'accordons plus assez
de crédit à notre fuite. Ainsi, tels Vincent revenu à son
point de départ, il arrive que nous restions immobiles tandis
que s'ouvrent en nous des abîmes de chaos et d'angoisse.
Hélène
Raymond
Rencontre avec Aurélien
Recoing
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de Flu.
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