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Tout commence par l'image réduite, granuleuse, aux couleurs
chaudes, d'un film Super 8 tourné vingt ans plus tôt. Celui
qui l'a réalisé, Michel Hock, parle en voix off, vingt ans après,
dans le film de Benoît Dervaux, des adolescents en vacances
que l'on voit aller sur le plage, jouer dans l'herbe ou avec
le regard de la caméra. Ces enfants, nous dit-il, étaient des
fous réputés incurables. Encombrant toutes les institutions
existantes, on les promettait à l'enfermement des cellules de
sécurité et des camisoles chimiques. La Devinière, créée le
18 février 1976, leur a ouvert ses portes avec, comme principe
fondateur, de ne les rejeter sous aucun prétexte. Ainsi cette
maison est-elle devenue la leur. Avec elle ils ont pu habiter
un lieu et se libérer peu à peu de l'angoisse de ne pas avoir
de place ni de droit à l'existence. Ici, il a été donné à chacun
de vivre sa folie autrement que dans les cris continuels, la
défiance et le répression. Au fil des ans se sont créés entre
les dix-neuf enfants des liens de solidarité, des tolérances,
des habitudes. Ensemble, aidés et protégés par les responsables
de La Devinière, ils forment aujourd'hui une communauté, une
société, sinon miraculeuse, du moins miraculée, à la rencontre
de laquelle vient Benoît Dervaux.
La
question "comment ?" vient à la sortie du film. Car on en sort
en état de stupeur. Comment l'œil documentaire du cinéaste s'est
il posé pour établir entre le monde qu'il filme et nous une
si fabuleuse proximité ? Ce que La Devinière nous apprend
de façon plus évidente que La moindre des choses (1995),
de Nicolas Philibert, et comme en antithèse aux Idiots
(1999) de Lars von Trier, c'est que la folie n'est pas visible
à l'œil nu de la caméra. Il ne suffit pas de filmer de fous
pour la montrer, ni de la mimer pour la comprendre. C'est le
temps d'un geste, les enchaînements d'actions et les associations
décalées qui comptent. Dans les interstices du visible se révèlent
d'autres mondes, d'autres logiques esquissant les contours lacunaires
d'un ailleurs irréductible à ce que nous connaissons. Ingmar
Bergman a très bien montré cela dans, A travers le miroir
(1961), en matérialisant par une fissure le lieu du basculement
schizophrénique. Depuis cette mince ouverture, qui reste pour
le spectateur une ligne sombre, muette sur le mur blanc d'un
grenier, l'héroïne malade du film sent venir tout un monde,
elle entend des voix qui l'appellent. Dieu lui-même doit sortir
du mur, et elle l'attend.
Cet
ailleurs, cet autre côté du miroir, est la folie. Elle n'est
pas le geste disgracieux, ni la saleté, le silence excessif
ou les cris. Tous les stigmates connus des états psychotiques
sont impuissants à la représenter. Ces formes repérables sont
une interprétation extérieure de l'attitude du corps fou. Mais,
interpréter de l'extérieur l'attitude du corps fou c'est le
nier puisque, à l'évidence, cette attitude répond à des exigences
intérieures. En ne montrant que les stigmates de la folie on
ne représente donc que la logique qui les a désignés tels. On
représente la raison la plus convenue, la plus oppressive. Son
étau nous prend à la gorge jusqu'à l'écoeurement dans la fiction
de Lars von Trier. Afin de profiter d'un confort et d'un fantasme
d'impunité infantile, par calcul, le groupe des "idiots" se
range dans la case "folie" de la société riche à laquelle il
appartient. Le "pape du dogme" atteint là un sommet dans la
description complaisante du cynisme contemporain. Tel n'est
pas le propos de Benoît Dervaux. Ni cynique, ni désabusé, son
regard passe de l'autre côté du miroir. Il tend à devenir imperceptible,
à disparaître dans celui de ceux qu'il filme. Avec une extrême
délicatesse, le cinéaste pénètre sur le territoire de La Devinière.
Il a la politesse des voyageurs solitaires en pays étranger.
Il a l'humilité. L'œil de la caméra se pose, mais il ne prend
que pour autant qu'on l'y invite, et la société des fous, sous
l'effet d'une demande faite avec assez de douceur, se fait soudain
accueillante.
Voilà
donc, avec ce film, énoncées pour nous dans une langue étrange,
les lois d'une hospitalité nouvelle. Benoît Dervaux, hôte de
ces lois, se plie à leur prodigalité. Ce n'est pas un montage
cinématographique, mais le montage du réel opéré par ces gens,
dans leurs vies bancales, qu'il nous dévoile. Le film nous met
face à l'écho que trouvent dans nos vies "normales", ces montages
hallucinés. La Devinière, qui donne à comprendre la folie de
l'intérieur, nous invite à voir combien profondément communiquent
les deux faces du miroir de nos représentations, folles et raisonnables,
du monde.
Hélène
Raymond
Dossier
La folie à L'écran
Lire Une
petite histoire de la Folie au cinéma.
Lire La folie chez
Woody Allen.
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