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avec Allociné

Lire la chronique du film Intimité

Rencontre avec
Patrice Chéreau

le 13 mars 2001, à la Vidéothèque de Paris, après la projection organisée par la revue Positif, de son film : Intimité.
(Suite)


Avec le symbole de la corne cassée, j'ai pensé qu'elle allait peut-être changer de vie.

Non, encore un verre cassé pour rien. J'avais très peur du symbole de cette cassure, alors je l'ai mis en dehors. C'est juste un bruit de verre dans le film, et nous ne somme plus dans le théâtre mais à l'étage du pub. Profondément, je pense que c'est plus simple. Les textes de Tennessee Williams sont énormément joués en Angleterre, La ménagerie de verre est un classique absolu de ce genre de théâtre puisqu'il y a quatre acteurs et un seul décor. Mais, ça n'est pas désobligeant, d'ailleurs il suffit d'aller au théâtre pour le savoir, s'il n'y a que trois acteurs et même pas de décor du tout, c'est encore mieux. Deux acteurs, c'est parfait. Donc, naturellement, La ménagerie de verre est un grand classique de ce genre de théâtres. Il y a beaucoup de théâtres comme ça à Londres, au-dessous, ou au-dessus des pubs. Quand j'ai voulu en visiter, la personne qui faisait les repérages m'en a proposé 180.

Je n'ai pas un amour immodéré pour Tennessee Williams. Mais, ne pouvant pas montrer que c'était une mauvaise actrice, je pouvais montrer avec cette pièce, qu'elle n'était pas faite pour le rôle. J'ai découvert après, en tournant la scène où elle ouvre la porte, que comme il n'y avait pas de porte, ça impliquait un jeu de mime, et que quand elle mime et qu'elle fait semblant d'ouvrir la porte, il y a quelque chose qui passe dans le public. Quelque chose se noue à ce moment où, brusquement, Mark Rylance la voit sur le plateau et qu'il tombe des nues. C'est d'autant plus formidable qu'ils l'ont faite séparément, cette scène. J'ai fait la scène sans elle, sur lui, et la scène sur elle, sans lui, dans une salle de cinéma.

Par ailleurs, il y a là une convention théâtrale que je déteste qui est : ne pas parler fort parce qu'on ne veut pas se faire entendre de la personne qui est derrière la porte, et en même temps, se faire entendre du public. Je pense que, sur un plateau, on doit se débrouiller pour faire autrement. La convention de parler à voix basse, fort, est une chose terrible qui naturellement, quand elle est jouée, produit du théâtre un peu "amateur". D'où, La ménagerie de verre, il n'y avait pas d'autre raison.

Comment avez-vous procédé pour la mise en scène de la relation charnelle ?

La première réflexion qu'on a eu c'est de se dire, voilà deux personnes qui ne se parlent pas, qui ne connaissaient rien l'une de l'autre. Donc si, par hasard, on avait eu l'intention d'arrêter au tout début des moments où ils font l'amour, comme on le fait souvent dans les films, on n'avait plus rien pour mettre en place leur relation. J'ai pensé que la seule chose à faire était de montrer l'amour, et de dépasser le point où normalement, traditionnellement, on s'arrête. A partir de là, il fallait écrire les scènes qui ont été tournées, ensuite, exactement comme elles sont écrites. Ca faisait partie du contrat passé avec les acteurs. Il ne s'agit pas seulement d'une gymnastique amoureuse, ce sont des acteurs qui jouent ces scènes et cette situation. Pour fixer cela je savais juste que je voulais aller jusqu'au bout des scènes. Je ne voulais rien montrer en particulier, mais je ne voulais rien cacher. Ce qui n'est pas tout à fait pareil.

La deuxième chose c'est que je savais qu'il y aurait dans le film des moments de caméra à l'épaule, des moments avec deux caméras, mais que je ne les utiliserai pas pour ces scènes. Je ne voulais pas voler les image à l'insu des acteurs, mais toujours attendre jusqu'à ce qu'ils sachent exactement ce qu'ils font, et où est la caméra. La troisième chose c'est que la caméra était mobile, il y avait un travelling, donc je me suis forcé à répéter intégralement chacune de ces scènes. On tournait une scène par jour, avec le temps qu'il fallait pour les répéter, d'abord sans caméra, puis avec la caméra. Il y a eu une seule fois, dans la scène très brutale où il la viole, la caméra à l'épaule. A la fois pour sortir du relatif apaisement de la caméra lourde, et en même temps parce que la scène était particulièrement pénible pour la comédienne, et qu'en utilisant la caméra à l'épaule on gagnait sensiblement du temps sur sa souffrance. Voilà, ces règles étant posées on s'est donné, pour ces scènes, un certain nombre de raisonnements. Le fait, par exemple, qu'elles étaient sans paroles, entraînait logiquement un jeu de dialogue gestuel, c'est-à-dire qu'à un geste, un autre devait répondre.

Est-ce que vous avez pensé au Dernier tango à Paris ?

Pas du tout. Les grands exemples ont été, forcément, L'empire des sens. Ca a été une sorte d'évidence et de chose incroyablement charnelle. En même temps, je n'ai plus pensé à rien, même pas à la peinture. Quand on tourne, on ne peut pas se mettre à réfléchir à la peinture, parce qu'on a deux comédiens qu'il s'agit de diriger, qu'il s'agit d'aider. Tous les autres films sont loin. A un moment donné je me suis retrouvé, comme toujours en plus, au cinéma, à être dépourvu de toute référence. Mais, au début je n'ai pas pensé au Dernier tango. J'ai pensé beaucoup plus à des films où on ne voit rien mais où le désir est incroyablement présent, qui sont plutôt les films de Bergman. On ne voit rien mais, en même temps, le va et viens des désirs est incroyablement présent.

Pourquoi avez-vous tourné en cinémascope ?

J'ai d'abord mis beaucoup de temps pour découvrir ce format. Je n'ai pas osé l'utiliser pour La reine Margot qui aurait du naturellement, être tourné en cinémascope. Je ne savais pas, à l'époque, comment il fallait monter en cinémascope. Je pensais qu'il y avait tellement de choses mises dans le plan que ça repoussait le montage. Pour le dire autrement, il m'a semblé qu'il y aurait peut-être un pléonasme entre le film historique, où il y a énormément de figurants, et le cinémascope.

Mais le cinémascope est étrange parce que, quand il n'y a que deux personnages à l'écran, c'est un format absolument magnifique. Il a été fait pour les western et les choses comme ça, et étrangement, c'est le format de l'intimité. Une figure, un visage ou un corps s'y détache toujours dans un espace, même si cet espace excède la profondeur de champ. L'absence de profondeur de champ en cinémascope est beaucoup moins dure que dans un format normal, parce que l'espace existe quand même. L'espace et la profondeur existent parce qu'il y a une profondeur à mettre dans le champ. A mettre, il y a une profondeur derrière, quelque chose de vert à gauche, et la profondeur est là.

Pouvez-vous nous parler du désir, dans votre film ?

Pour ce film, où l'accomplissement charnel du désir arrive excessivement vite, le problème était, qu'est-ce qui se passe après ? Qu'est-ce qui se passe quand, brusquement, le sentiment amoureux arrive. C'est ça la chose qui transforme le film. Il la regarde dormir et puis, par hasard elle s'en va et la porte se réouvre après elle. Là il commence à vaciller. Il commence à la suivre une fois, comme un jeu, puis la deuxième fois il la suit réellement. Il prend le métro avec elle en se dissimulant, en faisant bien attention de ne pas se faire prendre. Il arrive jusqu'au bas de chez elle, au bord de se faire voir. Il reprend le train, il arrive… Ca, c'est des choses qu'il ne faudrait pas faire. Là, commence à arriver une chose dont il se débrouille mal parce qu'il est capable, en même temps, de nier le fait qu'il est amoureux.

Le film bascule dans la mesure où le fantôme des scènes d'amour persiste en leur absence. Ainsi, même dans la première scène où ils parlent on sent le fantôme de cet amour qui est là.

Il me semble que vous donnez à Claire une pulsion sexuelle qui correspond habituellement à la pulsion masculine, et que c'est pour ça qu'il tombe amoureux d'elle, parce qu'il est surpris.

Je pense que son corps sait qu'il est amoureux et qu'il veut savoir qui elle est. Il veut absolument savoir qui elle est, bien qu'il n'ait pas lui-même reconnu qu'il est amoureux. Il se débrouille de la pire façon qui soit parce qu'il pourrait lui parler à elle, et à la seconde où il voit qu'elle est mariée, il va parler à son mari. Dans le scénario il y avait une réplique qu'on n'a pas gardée, mais où elle disait : "Tu ne parles pas et en plus, quand tu parles ce n'est pas à la bonne personne." Donc, il est embringué dans cette lutte contre le mari parce que, brusquement, le mari et elle, il pense que c'est une situation qu'il reconnaît. C'est cette situation conjugale qu'il veut détruire comme il a détruit la sienne. Ce n'est pas le bon choix, d'abord parce que le mari est au courant, et parce que ce couple est beaucoup plus solide, beaucoup plus dur à casser qu'il ne le croit, pour des raisons, effectivement, invisibles depuis l'extérieur où il se situe. Il se casse les dents là-dessus. Mais c'est sûr qu'il est dérangé dans sa conduite parce que c'est elle qui mène le jeu. Je ne dirais pas qu'elle se conduit comme un homme, parce que ce sont les hommes qui disent ça, généralement, des femmes.

Comment se passe, pour vous, le travail avec les acteurs ?

J'essaie de pousser les acteurs au bout de quelque chose. Je ne les pousse pas "à bout", comme vous dites, parce que sinon je filmerais des acteurs en colère. J'essaie de les aider, de façon à ce que, avec moi les acteurs soient mieux que sans moi. S'ils sont mieux sans moi, ça n'est pas la peine que je sois là. Quelques fois, ils sont très bons. Quelques fois, il faut les écouter, bien entendu. Le metteur en scène ne détient pas la vérité. Par contre, il est celui qui les voit de l'extérieur, ce qui fait qu'il peut les forcer à emprunter des voies qui sont peut-être plus douloureuses que celles qu'ils auraient pris eux-mêmes. Mais quelques fois aussi, un acteur auquel on ne dit rien utilisera, comme pour gravir une montagne, le chemin un peu plus facile. Nous, on le pousse à utiliser des chemins un petit peu plus risqués, à condition qu'il ne se fasse pas trop mal. Donc, c'est ça le travail que je fais. Ce n'est pas seulement ça, ça c'est théorique, en même temps on essaie de provoquer l'imagination des acteurs, leur imaginaire. Normalement, s'ils sont de bons acteurs, ils en ont beaucoup. C'est-à-dire qu'au détour d'une phrase, ils vont réagir. Par contre, quelques fois, il peut arriver que je parle, je parle, que l'acteur me dise : "Arrête de parler, laisse-moi faire", et qu'il ait raison. Quelques fois, on n'aide pas les comédiens.

Au cinéma, c'est différent. Il faut que les comédiens arrivent à une chose qu'il suffira qu'ils tiennent un court moment. En plus, cette chose que je cherche, je ne la connais pas. Je ne sais pas le résultat que je veux obtenir. Il se passe des choses différentes, au tournage, tous les jours. Il y a des gens qui ne sont pas surpris par ce qu'ils voient alors. Pour moi il arrive ceci : on a choisi des acteurs, des costumes, des lieux, des décors et quand tout ça a est réuni, le jour du tournage, j'ai une impression terrible. C'est-à-dire que tous les plans laborieusement élaborés la veille s'effondrent en cinq minutes. Il faut que je fabrique quelque chose parce que, brusquement, le film commence à se révéler. Si on est ouvert, à ce moment-là, aux propositions des comédiens, on leur laisse le temps de composer un accord qui leur appartient, plus qu'au metteur en scène. Ce qui est intéressant c'est qu'on apprend à aimer la surprise. Et finalement, le résultat qu'on voit sur l'écran, je ne pouvais absolument pas l'imaginer. L'alchimie qui se fait entre tous les éléments, au moment du tournage, dépasse mon contrôle. Et ce que j'essaie d'organiser c'est, justement, cette perte de contrôle.

Transcription par Hélène Raymond

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