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avec Allociné

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Rencontre avec
Patrice Chéreau

le 13 mars 2001, à la Vidéothèque de Paris, après la projection organisée par la revue Positif, de son film : Intimité.


Comment avez-vous fait pour capter l'atmosphère de Londres ?

J'ai essayé de réfléchir, de comprendre comment Londres était fabriquée, ce qu'il y avait de fondamentalement différent dans cette grande ville, qui ne me ressemble pas. Surtout, qu'est-ce qui fait la force, souvent, de ces grande villes ? Et ça m'a amené à la question : Qu'est-ce qui fait la force et la vitalité incroyables du cinéma anglais ? Le but que j'avais, à un moment donné, c'était de capter quelque chose de cette force. Cela voulait dire, d'abord, passer par un intermédiaire Anglais. Je me suis laissé guider par Hanif Kureishi, auteur de London kills me d'où est tiré le film. Nous avons fait de longues promenades dans Londres. Ensuite il m'a indiqué des endroits que je suis allé regarder. J'ai passé des heures à regarder Londres. Dieu sait si elle est devenue vaste, immense.

J'ai essayé de comprendre, vraiment, et au bout d'un moment il m'a semblé voir que la société anglaise était, d'une certaine façon, plus radicale que la nôtre. Les classes, même si ça n'est pas vraiment des classes, sont très importantes parce que les gens se définissent par rapport à elles. J'ai compris ensuite, en travaillant avec les acteurs, l'importance des accents. Un jour j'ai auditionné un acteur, j'en ai auditionné 150, 200, celui-là je n'ai pas compris un mot, je ne savais pas quelle langue il parlait (je ne parle pas très bien anglais, mais quand même). J'ai dit au directeur de production : "Ca n'est pas la peine, je ne saurai jamais s'il m'a dit le texte ou pas." Il m'a répondu : "C'est normal, il a l'accent du Nord." J'ai compris quelque chose de cette importance des accents quand, justement, le directeur de production m'a dit : "Mais comment allez-vous faire avec Kerry Fox (Claire) qui a un accent si fort ?", "Elle a un accent ?", je ne l'entendais pas. Alors, j'ai bien deviné, en voyant Mark Rylance, qu'il était Ecossais. J'aurais dit Irlandais, il paraît que c'est grave. Mais je me suis dit : "Je ne sais pas ces choses-là, c'est trop compliqué pour moi", et j'ai pris un coach. Même Marianne Faithfull a pris un accent qui n'est pas à elle pour jouer son rôle, et on m'a dit : "Mais qu'est-ce que tu as fait avec Marianne, elle n'a plus le même accent !". Moi je ne l'entends pas.

J'ai pensé qu'il était absolument important de se plier à cette loi anglaise, et de l'admettre totalement, sans quoi il n'y aurait rien qui reviendrait de Londres sur l'écran. C'était le chalenge, le défi. Je suis quelqu'un qui aime profondément me poser des défis, et qui aime les relever, bien entendu, réussir. Je me suis dit, il y a un paysage, une société, et j'ai essayé de regarder, d'aimer tous ces gens comme ils étaient. J'ai appris beaucoup. J'ai compris que quand un anglais parle devant 100 anglais et anglaises, 50 ne comprennent pas ce qu'il dit. J'ai compris des choses qui n'existent plus chez nous, qui sont perdues. Je pense même avoir des problèmes avec les enfants qui n'ont pas du tout le même accent que leurs parents. Je pense, par exemple, que les deux enfants, quand ils prennent leur bain ensemble, n'ont pas le même accent l'un que l'autre. Je pense (je vais être mauvais), qu'il est totalement impensable que l'enfant de Claire ait été élevé par ces parents-là, parce qu'il venait de la banlieue. Il n'a pas le même accent, il a un accent de gauche.

J'ai essayé de comprendre, et j'ai essayé d'entendre aussi les choses. Je les ai aimées profondément. Je suis resté dans les pubs. Hanif m'a fait visiter ce théâtre, et je reconnais qu'il y a des choses que je n'aurais pas pu inventer. La porte où il y a écrit : "Théâtre" et "Toilettes", je n'aurais pas pu l'inventer. Je l'ai vue, j'ai dit : "C'est formidable", ça a donné une direction dans le scénario, parce qu'une fois il va au théâtre, une fois il va pisser (comme quoi le scénario est un travail assez simple parfois). L'entrée du théâtre, je l'ai reconstituée dans un autre pub, avec un autre escalier. Par contre, la salle, je suis allé la reconstituer au centimètre près, en studio. Voilà, j'ai essayé de m'imprégner le plus que je pouvais, en ne prétendant pas ni juger ni savoir. J'ai essayé de regarder. Je pense que, quelques fois, le regard que porte un étranger sur une ville peut être fructueux parce que, probablement, peut être même, plus amoureux. Il a un regard extérieur et, en même temps, plus amoureux de la ville.

La musique est importante dans votre film. Comment est-ce que le rythme s'impose, pour vous, sur l'image ?

C'est à partir du moment où il y a un premier montage qu'on peut choisir ou composer une musique. Il me semble que le rythme est d'abord à l'écriture, que la construction du scénario est une construction qui a à voir avec le rythme. C'est-à-dire, forcément, savoir ce qu'est le rythme commun, savoir qu'est-ce qui permet le rythme, ce qui marque l'alternance des temps forts et des temps faibles, plus rapides, plus lents. C'est une chose à laquelle je suis habitué à faire très attention depuis toujours. En plus, je viens d'un métier, le théâtre, qui a tendance à être plutôt arythmique. Quand j'ai fait de l'opéra, j'enviais beaucoup le chef d'orchestre de faire respecter le rythme. Mon activité s'élaborait plus lentement. Quelques fois, j'ai proposé à des acteurs, au théâtre, d'essayer d'attraper des catégories intermédiaires entre le texte et la musique. Il me semble que cette expérience-là m'a fait comprendre que le scénario devait être travaillé sur le rythme, d'une certaine façon, de la précipitation des actions. Et dans l'attention qu'on porte à des fragments d'action, aussi, sur la dilatation des événements dans la vie. Ca commence là. Après, le rythme est mis en scène entre la caméra et les acteurs. On répète énormément et on tourne beaucoup, ça peut aller jusqu'à 25 prises. C'est qu'elles ne sont jamais tout à fait pareilles ! On attend qu'il y ait un accord miraculeux entre le rythme des acteurs et celui du scénario. Quand ça arrive, on le sait exactement, ça apparaît.

Pouvez-vous nous parler de La ménagerie de verre, dans ce film ?

J'avais besoin d'une pièce et j'ai choisi celle-là parce que ce n'est pas un rôle pour Claire. Il y a une erreur de distribution, elle est trop âgée. Il ne s'agissait pas de parler de son absence de talent, parce qu'on ne peut pas montrer l'absence de talent à l'écran. Elle, elle peut dire : "Je n'ai pas de talent", mais la mise en scène ne peut pas le faire. Je n'ai aucun moyen de montrer un acteur en disant regardez, il n'a pas de talent. Pour elle, je me suis dit que la seule chose que je pouvais montrer c'était le cas de gens qui sont des personnes admirables dans la vie, d'un engagement incroyable, d'une franchise, d'une clarté incroyables, et qui ne sont pas des bons acteurs parce qu'ils ne mettent pas le même engagement sur le plateau que dans la vie. Ils pensent que sur le plateau, quand on joue, on peut faire semblant.

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