En
ces temps de ricanement, où la parodie et le second degré
sont devenus les outils critiques les plus employés et les
plus reconnus par le public, Bully est un véritable
coup de poing, qui vient confirmer l'admirable rigueur et
la lucidité avec lesquelles Larry Clark a toujours abordé
son sujet de prédilection : les adolescents.
Bully
est tiré d'un fait divers réel. A Hollywood, un groupe de
jeunes post-adolescents aux parents riches mais absents, passe
son temps entre la plage, la drague, le sexe et la drogue.
Au sein de ce groupe, deux copains d'enfance entretiennent
des relations très violentes, l'un tyrannisant l'autre, et
lui infligeant toutes les humiliations possibles. Le jour
où elle comprend cela, la petite amie du "tyrannisé" convainc
tout le groupe qu'il n'y a qu'un seule solution pour empêcher
le "salaud" d'agir : le tuer. Ils vont donc établir un plan
et l'exécuter, sans jamais avoir l'air de s'en apercevoir,
tels des spectateurs conviés à regarder un crime qu'ils ont
pourtant bel et bien commis.
Comme
à son habitude, Clark pose un regard de moraliste (et non
de moralisateur) sur ses personnnages, mais ne les condamne
pas - l'Etat dans lesquel les adolsecents sont jugés s'en
chargera, applicant jusqu'à la peine de mort. A la vue de
ses films et de son travail photographique, l'oeuvre de Clark
apparaît d'une grande cohérence. Il s'agit du portrait d'une
jeunesse prise entre la drogue et le désoeuvrement, et qui
se retrouve aussi bien dans les quartiers chauds de New York
que dans les banlieues riches d'Hollywood. Une jeunesse qui
perd progressivement tout lien avec le réel, et dont les actes
ne sont plus reliés à aucune conséquence. Dans Kids,
on transmettait le Sida sans s'en apercevoir, dans Another
Day in Paradise, c'était l'héroïne, et dans Bully,
les adolescents iront jusqu'à donner la mort, sans le moindre
sentiment de culpabilité.
Clark
cherche clairement à tirer la sonnette d'alarme sur une situation
qui ne fait qu'empirer. Sa grande intelligence consiste à
ne pas chercher de coupable, mais à suivre ses personnages
au plus près. C'est en les regardant qu'on doit pouvoir les
comprendre, la vérité résiderait dans les images. De cette
belle croyance, il tire une mise en scène très frontale et
crue, qui s'est beaucoup développée depuis son premier film.
Il n'hésite ainsi plus à déployer sa caméra dans l'espace,
à l'utliser comme un instrument d'étude de ses personnages.
Des effets mais pas d'esbrouffe, tant on sent l'incroyable
attachement de Clark pour ces adolescents, voire sa fascination
pour leurs corps et leurs attitudes. Sans jamais tomber dans
la condamnation ou dans la comtemplation, il parvient à cerner
l'essence même de ses personnages, à nous faire approcher
d'un peu plus près cette terrible spirale qui peut aboutir
au pire.
Mais
Clark n'est pas dupe. Si l'image peut porter en elle une vérité,
encore faut-il savoir la lire et ne pas être manipulé par
elle. Objet à double tranchant, l'image est aussi bien celle
de la télévision, qui encre les adolescents dans leur désoeuvrement
et leur néant quotidien que celle qu'utilise Clark pour la
dénoncer. La scène magistrale du meurtre éclaire brillament
cela. Nocturne, située dans un espace désertique et mystérieux,
elle est d'abord perçue comme un rêve, une fantasmagorie collective.
Puis, la tuerie commence, et une réplique vient faire basculer
toute cette mise en scène : "c'est pas comme dans les films".
L'horreur de la réalité reprend alors ses droits, et Clark
rend avec une grande force la violence et la pesanteur des
coups qui pleuvent.
Pourtant,
une fois le meurtre commis, chacun se retranchera derrière
l'aspect collectif du crime pour nier sa propre culpabilité.
C'est là l'aspect le plus dérangeant du film. Clark sait bien
que la représentation du meurtre est devenu un cliché cinématographique.
L'horreur de cet acte est ici répercuté et amplifié dans ce
deuxième temps de la négation.
Film
qui dénote les symptômes mais qui ne prétend fournir
aucun remède, Bully dévoile avec une clarté terrifiante
le malaise et le mal-être qui touche de plus en plus les nouvelles
générations, qu'on ne saurait réstreindre aux Etats-Unis.
La grande force esthétique et le regard moraliste ne viennent
jamais parasiter le portrait quasiment documentaire de ces
adolescents, et viennent nous rappeler que le grand cinéma
peut et se doit d'être critique et engagé.
Laurence
Reymond
Qui
veut la peau de Larry Clark ? [lire l'article]