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Alejandro Amenábar
entre Nerval et Hitchock


Ambitieux, déterminé, vendeur, Alejandro Amenábar sait assurément mener sa barque. Des bancs de l'université sur lesquels il n'obtint aucun diplôme à la carrière internationale qu'il mène aujourd'hui, le jeune cinéaste espagnol de vingt-neuf ans œuvre pourtant dans le registre singulier du cinéma de genre. Le thriller, la science-fiction et le fantastique, voilà à quoi s'est intéressé Amenábar jusqu'à présent. Sa grande force repose sur sa capacité à construire des scénarios extrêmement solides : outre une trame en général bien pensée, espacée, il développe un certain nombre de thèmes qui lui sont chers. Il ne faut pas oublier de mentionner à son actif une direction d'acteurs sans faille, laissant le champ libre à des personnages complexes et, pour tout dire, vivants. A cela, il convient enfin d'ajouter une maîtrise technique en progression constante due à des moyens exponentiels et à la collaboration de professionnels aguerris. En effet, remporter sept Goya (l'équivalent des César en Espagne) pour son premier film Tesis lui a permis d'obtenir un budget conséquent pour Ouvre les yeux. Et ça se voit nettement : photographie léchée, mouvements de caméras fluides et enlevés, couleurs éclatantes, on est loin de la dureté picturale de Tesis.

Le sujet s'y prêtait particulièrement : deux jeunes étudiants en cinéma découvrent un réseau de vente de snuff movies dans l'enceinte même de la faculté. Ecrit en compagnie de son camarade Mateo Gil, notamment directeur de la photographie de son deuxième court métrage, Luna, où un vendeur d'encyclopédies était pris en auto-stop par une femme instable, Amenábar exploitait un sujet chéri des cinéastes, qui se régalent en raisonnant sur les notions de voyeurisme. A ce titre, la dernière scène de Tesis s'avère largement évocatrice, tout autant que le moment où un professeur décède en regardant un snuff : sur leur lit d'hôpital, les malades, qu'un long travelling nous présentent tour à tour, restent absorbées par les images de violence que la télévision a pris soin de présenter accompagnées d'un avertissement hypocrite. Car l'œil revêt une importance dans les films de l'Espagnol. Ce n'est pas un hasard si l'acteur principal de ses courts et de ses longs métrages Eduardo Noriega possède un si beau regard, perçant et éclatant. On ne compte pas le nombre de plans sur la pupille, de réflexions dans le miroir et d'expressions de langage dans Tesis ou Ouvre les yeux. Le dernier mot du tueur de Tesis qui demande qu'on précise la couleur de ses yeux frappe les esprits, de même que les premiers mots de Ouvre les yeux qui donnent au film son titre, ou bien encore le psychiatre qui ne croit que ce qu'il voit alors qu'il n'est qu'un personnage rêvé.

En parfait féru de psychanalyse, Amenábar sonde aussi le subconscient de ses héros, leurs rêves et leurs désirs. Le bellâtre qui a perdu son beau faciès dans un accident de voiture se lance dans une quête imaginaire afin de retrouver son visage d'antan et reconquérir la femme qu'il avait rencontrée avant le drame ou l'étudiante qui rejette la violence mais fantasme sur des rapports sexuels agressifs et filmés, on peut dire que Amenábar n'allège pas la personnalité de ses héros. Imbrication de rêves et de réalité à la Gérard de Nerval, ses films obligent le spectateur à constamment remettre en question les scènes auxquelles il assiste. La fiction est alors sans cesse mise en doute, le réalisateur adorant visiblement les déroutants passages de rêverie. Roublard, il entraîne son public où il veut, ce qui lui permet d'enchaîner les rebondissements tout en ménageant ses effets de surprise qui, distillés intelligemment tout au long du film, se semblent pas tout droit sortis d'un chapeau ou d'une parfaite ficelle de scénariste paresseux.

A la manière de Hitchcock puis de De Palma, Amenábar réfléchit dans chacun de ses films sur les notions mêmes de cinéma, d'image et de fiction. Le directeur de thèse de l'héroïne de Tésis tient par exemple un discours sur le besoin de répondre à l'attente du public en lui donnant les films qu'il désire. Espérons que Amenábar continuera dans cette voie tracée par ses maîtres à penser.

Gérald Duchaussoy

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