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Sans Limite
C'est fini, dépassé. On s'y attendait et la découverte fut sans
surprise. Catherine Breillat
en a terminé avec le social, avec un ancrage que seules les
conventions narratives et morales obligeaient. Elle a largué
les amarres, et s'en est allée vers des zones inexplorées, là
où l'eau est encore trouble et sauvage. Elle n'a pas dérivé
pour autant. Elle suit au contraire une ligne de plus en plus
droite, décidée. Déjà Romance
ne reposait sur rien d'autre que la pensée de son personnage
féminin, une pensée qui glissait sur les contingences du quotidien
et dénudait toute rencontre de son poids social.
Maintenant, avec A ma soeur, il ne reste plus que les
actes et l'empirisme. Les mots eux-mêmes sont figés dans l'attendu,
le codifié. Si les personnages ont besoin d'être cernés malgré
tout, ils ne peuvent être que des stéréotypes, des pantins dont
les gestes et la voix sont régis par des règles. Les données
d'ordre économique, historique, collectif… sont avancées puis
tout aussi vite écartées, oubliées. Ce tableau froid, Breillat
le peint sans hésitation, avec un désir d'affirmation. Le ton
est péremptoire.
Pourtant le doute pointe. On sent qu'elle veut essayer des choses.
Elle s'approche vaillament du feu pour en retirer aussi vite
la main. Elle touche du doigt certains faits, parfois les empoigne,
puis elle relâche la tension. Alors elle se recule. Elle a juste
voulu voir. Le cinéma lui permet cela. Il est un espace préservé,
le lieu d'une expérience qui ne pourrait se faire en d'autre
circonstance. Grâce à lui, elle et s comédiens avancent en
des terres méconnues qu'il dévoile à leurs yeux. Ils y font
ce qu'ils ne feraient pas ailleurs.
Alors, à la vision de son dernier film, nous ne demandons plus
si le cinéma est un art, le septième du nom, et nous ne cherchons
même plus à trouver une définition à l'art. Mais nous sentons
que quelque chose d'irréductible et d'irremplaçable est en train
de s'y jouer. Nous sentons que ça ne peut se produire que dans
cette forme, qu'à travers ce moyen-là. Il ne faut cependant
pas se tromper. Le film de Breillat a beau conter l'histoire
de deux sœurs, de deux adolescentes, à travers les haines et
les confidences, les premières fois et les résignations, il
n'est pas la vie. Il peut être éventuellement perçu comme un
concentré de celle-ci ou une condensation de ses cruautés. On
pourrait dire qu'il effectue une plongée dans son essence. Mais
en fait il en est surtout une expression non sublimée qui ne
sert pas l'expression du refoulé. C'est une hypothèse de vie,
une extension du réel. Il semble nous dire que la vie, si on
lui permettait, pourrait aller jusque là, et même plus loin
encore.
A la différence d'une satire ou d'une critique, il montre ce
qui n'est pas encore connu, il présente l'impensable, l'inconcevable,
l'épouvantable. Et il nous le fait accepter. D'où le trouble
qui nous enserre et nous maltraite. Et pourtant cela est proche
de nous dans les actes. Très proche... D'où les rejets et les
quolibets, les accusations d'indécence ou d'ineptie. Au delà
de tous ces jugements, de ces paroles forgées dans le dur acier
de la morale, on sent que Breillat travaille avec honnêteté.
Elle est sincère, et elle est peut-être la première personne
effrayée par sa sincérité.
Le cinéma ne semble maintenant la concerner que par la puissance
qu'il contient. Elle lui voue une immense confiance, tout en
s'avançant prudemment, comme on s'approche d'un autel, dans
une église. Elle semble fascinée par son aptitude à tout accepter,
à tout voir et à tout montrer, à tout dire, sans ablation de
mots. En fait, l'assurance apparente de Catherine Breillat n'a
d'égale que le respect que lui inspire la fiction en général,
et le cinéma en particulier.
Manuel
Merlet
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