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film salle

A ma Sœur
De Catherine Breillat
Avec Anaïs Reboux, Roxane Mesquida, Libero De Rienzo, Romain Goupil, Arsinée Khanjian, Laura Betti


Sans Limite

C'est fini, dépassé. On s'y attendait et la découverte fut sans surprise. Catherine Breillat en a terminé avec le social, avec un ancrage que seules les conventions narratives et morales obligeaient. Elle a largué les amarres, et s'en est allée vers des zones inexplorées, là où l'eau est encore trouble et sauvage. Elle n'a pas dérivé pour autant. Elle suit au contraire une ligne de plus en plus droite, décidée. Déjà Romance ne reposait sur rien d'autre que la pensée de son personnage féminin, une pensée qui glissait sur les contingences du quotidien et dénudait toute rencontre de son poids social.

Maintenant, avec A ma soeur, il ne reste plus que les actes et l'empirisme. Les mots eux-mêmes sont figés dans l'attendu, le codifié. Si les personnages ont besoin d'être cernés malgré tout, ils ne peuvent être que des stéréotypes, des pantins dont les gestes et la voix sont régis par des règles. Les données d'ordre économique, historique, collectif… sont avancées puis tout aussi vite écartées, oubliées. Ce tableau froid, Breillat le peint sans hésitation, avec un désir d'affirmation. Le ton est péremptoire.

Pourtant le doute pointe. On sent qu'elle veut essayer des choses. Elle s'approche vaillament du feu pour en retirer aussi vite la main. Elle touche du doigt certains faits, parfois les empoigne, puis elle relâche la tension. Alors elle se recule. Elle a juste voulu voir. Le cinéma lui permet cela. Il est un espace préservé, le lieu d'une expérience qui ne pourrait se faire en d'autre circonstance. Grâce à lui, elle et s comédiens avancent en des terres méconnues qu'il dévoile à leurs yeux. Ils y font ce qu'ils ne feraient pas ailleurs.

Alors, à la vision de son dernier film, nous ne demandons plus si le cinéma est un art, le septième du nom, et nous ne cherchons même plus à trouver une définition à l'art. Mais nous sentons que quelque chose d'irréductible et d'irremplaçable est en train de s'y jouer. Nous sentons que ça ne peut se produire que dans cette forme, qu'à travers ce moyen-là. Il ne faut cependant pas se tromper. Le film de Breillat a beau conter l'histoire de deux sœurs, de deux adolescentes, à travers les haines et les confidences, les premières fois et les résignations, il n'est pas la vie. Il peut être éventuellement perçu comme un concentré de celle-ci ou une condensation de ses cruautés. On pourrait dire qu'il effectue une plongée dans son essence. Mais en fait il en est surtout une expression non sublimée qui ne sert pas l'expression du refoulé. C'est une hypothèse de vie, une extension du réel. Il semble nous dire que la vie, si on lui permettait, pourrait aller jusque là, et même plus loin encore.

A la différence d'une satire ou d'une critique, il montre ce qui n'est pas encore connu, il présente l'impensable, l'inconcevable, l'épouvantable. Et il nous le fait accepter. D'où le trouble qui nous enserre et nous maltraite. Et pourtant cela est proche de nous dans les actes. Très proche... D'où les rejets et les quolibets, les accusations d'indécence ou d'ineptie. Au delà de tous ces jugements, de ces paroles forgées dans le dur acier de la morale, on sent que Breillat travaille avec honnêteté. Elle est sincère, et elle est peut-être la première personne effrayée par sa sincérité.

Le cinéma ne semble maintenant la concerner que par la puissance qu'il contient. Elle lui voue une immense confiance, tout en s'avançant prudemment, comme on s'approche d'un autel, dans une église. Elle semble fascinée par son aptitude à tout accepter, à tout voir et à tout montrer, à tout dire, sans ablation de mots. En fait, l'assurance apparente de Catherine Breillat n'a d'égale que le respect que lui inspire la fiction en général, et le cinéma en particulier.

Manuel Merlet