Greffe de cerveaux
L'oeuvre de Stanley
Kubrick a ceci de singulier qu'elle prolonge la pensée du
maître au delà de sa mort. Par son existence même, elle met
en acte une réflexion initiée dans ses treize films. Ainsi,
quand "Eyes
wide shut" sortit quelques mois après le décès du
cinéaste, chacun s'interrogea sur le degré de fidélité que
le film entretenait avec la volonté du défunt. Kubrick aurait-il
réellement assumé ce montage ? Ne l'aurait-il pas modifié
aux derniers jours précédant la sortie, comme il avait coutume
de le faire ? Nul le sait et ne le saura jamais. Ces
questions sans réponse n'importent que par le doute et l'angoisse
qu'elles entraînent, Kubrick les ayant lui-même mille fois
mis en scène. L'obsession de contrôle et son corollaire, l'impossibilité
pour l'homme de contrevenir à l'imprévu et au dérèglement,
sont permanentes chez lui. Aussi, l'inattendu de la mort ayant
interrompu son processus de création, nous nous retrouvons
au bord d'un abîme. Nous ne pouvons que constater de nouveau,
mais cette fois hors du cadre de la toile, la victoire bien
réelle de l'incertain. Avec "Intelligence artificielle",
c'est a priori à un même phénomène, tout aussi intrigant,
que nous assistons.
Ce film ressemble
un peu à la photographie si mystérieuse sur laquelle se termine
"Shining". D'origine indéterminée, elle montre un
Jack Nicholson souriant, inexpliquablement mêlé à une scène
qui s'était produite bien avant sa naissance. Impression fantômatique?
Réincarnation? Preuve d'une immortalité? Toutes les hypothéses
peuvent être avancées. Une certitude subsiste néanmoins: l'intérêt
de Kubrick pour une permanence de l'être après la mort. Stanley
Kubrick est décédé depuis maintenant plus de deux ans. Un
film sort aujourd'hui, cosigné de son nom et de celui de Spielberg.
Est-ce de la sorcellerie ? Le cinéaste aux treize chefs-d'oeuvre
aurait-il réussit à s'affranchir des barrières de l'au-delà ?
Aurait-il vaincu la mort comme l'astronaute de "2001"
ou le Jack de "Shining" ? A cette question,
nous répondons par la négative.
Il y a en effet
peu de Kubrick et beaucoup de Spielberg dans ce long métrage
à l'étirement pesant. Face à ce livre d'images aux couleurs
parfois chatoyantes, l'émerveillement est de règle. Nous ne
sommes pas cependant obligé d'obtempérer. Tout y est trop
concerté, trop attendu. Et les multiples citations à l'univers
de Kubrick n'apporte rien. Au mieux, elles participent d'un
jeu que le ce dernier avait su élever à un tout autre niveau.
S'il cultivait l'écho à l'intérieur et à l'extérieur de ses
films, s'il se citait lui-même, c'était pour mieux mettre
en résonnance leurs significations. L'écho était pour lui
source de sens. Il se poursuivait au delà de son apparition.
Ici, il meurt aussi vite qu'il est perçu.
A défaut d'avoir
ces qualités, "A.I." confirme Steven Spielberg dans
son statut de conteur. Récit d'anticipation, il réécrit au
futur les aventures de Pinocchio. Des parents dont l'enfant
est dans le coma, décide d'acquérir un robot expérimental
dont l'apparence, le comportement et les mots rappellent en
tous points ceux d'un garçon humain. Le problème est qu'il
est aussi programmé pour montrer de l'affection et ressentir
des émotions. Aussi, le jour où ses parents "adoptifs" l'abandonneront
dans la forêt, il n'aura qu'une hâte, trouver la fée bleue
du conte pour devenir un vrai petit garçon et retrouver ainsi
l'amour parental perdu. La relecture du récit imaginé par
Carlo Collodi, éxécutée à partir d'une nouvelle de Brian Aldiss,
est habile et, en certains instants, subtile. En soi, elle
constituait donc un sujet rêvé pour un Spielberg déjà fort
inspiré par Peter Pan, cet autre création de la fin du XIXème
siècle.
Le réalisateur
de "E.T." et de "Rencontre du troisième type"
a éxécuté une succession d'images à la technique parfaite
mais dont l'âme reste encore à prouver. Sa nature est floue.
Comédie musicale quand Jude Law le magnifique se met à esquisser
d'habiles pas de dance ou fable philosophique lors du pénible
final, "A.I." est plus le produit d'une bâtardise
que d'une véritable union. Son intelligence n'a peut-être
rien d'artificielle. Elle n'en résulte pas moins d'une greffe,
celle du cerveau d'un maître sur un élève doué, qui n'a pas
bien pris.
M.Merlet
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