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avec Allociné

 

 


A.I.
Intelligence Artificielle
Réal.: Steven Spielberg Avec: Haley Joel Osment, Jude Law, Frances O'Connor, Brendan Gleeson et William Hurt. USA, 2001, 2h26***


Greffe de cerveaux

L'oeuvre de Stanley Kubrick a ceci de singulier qu'elle prolonge la pensée du maître au delà de sa mort. Par son existence même, elle met en acte une réflexion initiée dans ses treize films. Ainsi, quand "Eyes wide shut" sortit quelques mois après le décès du cinéaste, chacun s'interrogea sur le degré de fidélité que le film entretenait avec la volonté du défunt. Kubrick aurait-il réellement assumé ce montage ? Ne l'aurait-il pas modifié aux derniers jours précédant la sortie, comme il avait coutume de le faire ? Nul le sait et ne le saura jamais. Ces questions sans réponse n'importent que par le doute et l'angoisse qu'elles entraînent, Kubrick les ayant lui-même mille fois mis en scène. L'obsession de contrôle et son corollaire, l'impossibilité pour l'homme de contrevenir à l'imprévu et au dérèglement, sont permanentes chez lui. Aussi, l'inattendu de la mort ayant interrompu son processus de création, nous nous retrouvons au bord d'un abîme. Nous ne pouvons que constater de nouveau, mais cette fois hors du cadre de la toile, la victoire bien réelle de l'incertain. Avec "Intelligence artificielle", c'est a priori à un même phénomène, tout aussi intrigant, que nous assistons.

Ce film ressemble un peu à la photographie si mystérieuse sur laquelle se termine "Shining". D'origine indéterminée, elle montre un Jack Nicholson souriant, inexpliquablement mêlé à une scène qui s'était produite bien avant sa naissance. Impression fantômatique? Réincarnation? Preuve d'une immortalité? Toutes les hypothéses peuvent être avancées. Une certitude subsiste néanmoins: l'intérêt de Kubrick pour une permanence de l'être après la mort. Stanley Kubrick est décédé depuis maintenant plus de deux ans. Un film sort aujourd'hui, cosigné de son nom et de celui de Spielberg. Est-ce de la sorcellerie ? Le cinéaste aux treize chefs-d'oeuvre aurait-il réussit à s'affranchir des barrières de l'au-delà ? Aurait-il vaincu la mort comme l'astronaute de "2001" ou le Jack de "Shining" ? A cette question, nous répondons par la négative.

Il y a en effet peu de Kubrick et beaucoup de Spielberg dans ce long métrage à l'étirement pesant. Face à ce livre d'images aux couleurs parfois chatoyantes, l'émerveillement est de règle. Nous ne sommes pas cependant obligé d'obtempérer. Tout y est trop concerté, trop attendu. Et les multiples citations à l'univers de Kubrick n'apporte rien. Au mieux, elles participent d'un jeu que le ce dernier avait su élever à un tout autre niveau. S'il cultivait l'écho à l'intérieur et à l'extérieur de ses films, s'il se citait lui-même, c'était pour mieux mettre en résonnance leurs significations. L'écho était pour lui source de sens. Il se poursuivait au delà de son apparition. Ici, il meurt aussi vite qu'il est perçu.

A défaut d'avoir ces qualités, "A.I." confirme Steven Spielberg dans son statut de conteur. Récit d'anticipation, il réécrit au futur les aventures de Pinocchio. Des parents dont l'enfant est dans le coma, décide d'acquérir un robot expérimental dont l'apparence, le comportement et les mots rappellent en tous points ceux d'un garçon humain. Le problème est qu'il est aussi programmé pour montrer de l'affection et ressentir des émotions. Aussi, le jour où ses parents "adoptifs" l'abandonneront dans la forêt, il n'aura qu'une hâte, trouver la fée bleue du conte pour devenir un vrai petit garçon et retrouver ainsi l'amour parental perdu. La relecture du récit imaginé par Carlo Collodi, éxécutée à partir d'une nouvelle de Brian Aldiss, est habile et, en certains instants, subtile. En soi, elle constituait donc un sujet rêvé pour un Spielberg déjà fort inspiré par Peter Pan, cet autre création de la fin du XIXème siècle.

Le réalisateur de "E.T." et de "Rencontre du troisième type" a éxécuté une succession d'images à la technique parfaite mais dont l'âme reste encore à prouver. Sa nature est floue. Comédie musicale quand Jude Law le magnifique se met à esquisser d'habiles pas de dance ou fable philosophique lors du pénible final, "A.I." est plus le produit d'une bâtardise que d'une véritable union. Son intelligence n'a peut-être rien d'artificielle. Elle n'en résulte pas moins d'une greffe, celle du cerveau d'un maître sur un élève doué, qui n'a pas bien pris.

M.Merlet

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