Le petit Théâtre de Brisseau
Une histoire simple pour un
film complexe, et parfois confus
Elodie quitte Fred en emmenant leur petite fille.
Elle ne supporte plus linconséquence du jeune homme, ni sa propension à
distribuer sans discernement le peu dargent quils possèdent. Anéanti,
Fred part à sa recherche en compagnie de Sandrine, qui laime en secret, et de
Maguette, un étrange et ambitieux prince africain. Le trio, dans leurs aventureuses
pérégrinations, commettra divers crimes et délits, et se verra poursuivi par toutes les
polices de France. De cette cavale qui bifurque en permanence, Brisseau a une approche
théorique. Ce qui pourrait être un film de genre, un road movie, est transformé en
conte moral à la perspective contemporaine. Nous sommes ici plus proche des écrits de
Diderot et de Voltaire que des Amants de la nuit ou de Pierrot le fou.
La mise en scène est partagée entre le chaud et le froid, entre la part jouissive de la
narration et la dimension analytique du projet. Ce qui induit de la perplexité.
Regardons-nous les exploits glorieux de bandits de grand chemin ? Ou une uvre
désabusée sur le devenir dun monde sans valeur ? Difficile de se prononcer. Cette
incertitude produit un inconfort qui ne manque pas dêtre intéressant. Les
personnages de Brisseau sont des types, sortes dimages dEpinal à la
signification sans équivoque. Le jeune chien fou, la femme fatale aimée envers et contre
tout, le sage un peu sorcier, lhomme daffaires au sourire enjôleur
Tous
se débattent dans une absence de repères moraux. Largent est roi, et le cynisme
une nécessité. Mais à côté de cette humanité trop matérielle, terrestre, aux
rapports de force clairement définis, existe une possibilité délévation. Aux
chutes récurrentes des corps soppose la beauté du monde, incarnée dans ces
montagnes baignées de lumière et par la magnificence dElodie, la Femme devenue
maintenant inaccessible.
Dans ce jeu des contraires, les discours comme les images sont mis à plat.
Cest une peinture naïve qui soffre à nos yeux, au sens dun art naïf,
dénué dartifice et spontané, qui prétend représenter les choses telles
quelles sont. Par sa sincérité qui confine parfois au ridicule, elle pourrait nous
désarmer. Mais le cinéaste, comme à son habitude, sollicite notre croyance en la
fiction. Il teste notre foi de spectateur. Sommes-nous toujours capables de suivre une
histoire, sans ironie ni arrière pensée ? Ou notre vanité nous empêche-t-elle
dêtre sciemment dupés ? Ici, le miracle se produit encore, mais seulement par
instant.
Le regard de Jean-Claude Brisseau nest pas, en effet, sans confusion. Son
point de vue est bien sûr discernable dans sa manière de filmer les décors et les
femmes, en les sublimant dune caméra bienveillante et presque caressante. De plus,
le fantastique que le film décline de la fantaisie à la terreur nappartient
quà lui. Mais les actes de ses personnages, marionnettes aux traits trop saillants,
ont des conséquences morales indécises. La fin ne se laisse pas aisément circonscrire.
Au bout dun récit en zig-zag, nos héros auront trouvé lamour, la richesse
et la gloire. Mais en sont-ils pour autant heureux, au plus profond de leurs âmes ?
Léthique de lhistoire nest pas claire. Limage ne suffit pas, il
lui manque un commentaire. Ce mouvement insaisissable qui parcourt le film pourrait en
faire sa valeur. Il permettrait d'ouvrir un espace de liberté pour le spectateur. Dans
les faits, il nest que la pierre dachoppement sur laquelle vient buter une
uvre déjà claudicante.
M.Merlet |