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avec Allociné

Les Savates du Bon Dieu
Réal. & Scén. : Jean-Claude Brisseau
Avec : Stanislas Merhar, Raphaële Godin, Emile Abossolo M’Bo, Coralie Revel, Paulette Dubost. France, 1h47, 2000


Le petit Théâtre de Brisseau

Une histoire simple pour un film complexe, et parfois confus… Elodie quitte Fred en emmenant leur petite fille. Elle ne supporte plus  l’inconséquence du jeune homme, ni sa propension à distribuer sans  discernement le peu d’argent qu’ils possèdent. Anéanti, Fred part à sa recherche en compagnie de Sandrine, qui l’aime en secret, et de Maguette, un étrange et ambitieux prince africain. Le trio, dans leurs aventureuses pérégrinations, commettra divers crimes et délits, et se verra poursuivi par toutes les polices de France. De cette cavale qui bifurque en permanence, Brisseau a une approche théorique. Ce qui pourrait être un film de genre, un road movie, est transformé en conte moral à la perspective contemporaine. Nous sommes ici plus proche des écrits de Diderot et de Voltaire que des Amants de la nuit ou de Pierrot le fou. La mise en scène est partagée entre le chaud et le froid, entre la part jouissive de la narration et la dimension analytique du projet. Ce qui induit de la perplexité. Regardons-nous les exploits glorieux de bandits de grand chemin ? Ou une œuvre désabusée sur le devenir d’un monde sans valeur ? Difficile de se prononcer. Cette incertitude produit un inconfort qui ne manque pas d’être intéressant. Les personnages de Brisseau sont des types, sortes d’images d’Epinal à la signification sans équivoque. Le jeune chien fou, la femme fatale aimée envers et contre tout, le sage un peu sorcier, l’homme d’affaires au sourire enjôleur… Tous se débattent dans une absence de repères moraux. L’argent est roi, et le cynisme une nécessité. Mais à côté de cette humanité trop matérielle, terrestre, aux rapports de force clairement définis, existe une possibilité d’élévation. Aux chutes récurrentes des corps s’oppose la beauté du monde, incarnée dans ces montagnes baignées de lumière et par la magnificence d’Elodie, la Femme devenue maintenant inaccessible.
Dans ce jeu des contraires, les discours comme les images sont mis à plat. C’est une peinture naïve qui s’offre à nos yeux, au sens d’un art naïf, dénué d’artifice et spontané, qui prétend représenter les choses telles qu’elles sont. Par sa sincérité qui confine parfois au ridicule, elle pourrait nous désarmer. Mais le cinéaste, comme à son habitude, sollicite notre croyance en la fiction. Il teste notre foi de spectateur. Sommes-nous toujours capables de suivre une histoire, sans ironie ni arrière pensée ? Ou notre vanité nous empêche-t-elle d’être sciemment dupés ? Ici, le miracle se produit encore, mais seulement par instant.
Le regard de Jean-Claude Brisseau n’est pas, en effet, sans confusion. Son point de vue est bien sûr discernable dans sa manière de filmer les décors et les femmes, en les sublimant d’une caméra bienveillante et presque caressante. De plus, le fantastique que le film décline de la fantaisie à la terreur n’appartient qu’à lui. Mais les actes de ses personnages, marionnettes aux traits trop saillants, ont des conséquences morales indécises. La fin ne se laisse pas aisément circonscrire. Au bout d’un récit en zig-zag, nos héros auront trouvé l’amour, la richesse et la gloire. Mais en sont-ils pour autant heureux, au plus profond de leurs âmes ? L’éthique de l’histoire n’est pas claire. L’image ne suffit pas, il lui manque un commentaire. Ce mouvement insaisissable qui parcourt le film pourrait en faire sa valeur. Il permettrait d'ouvrir un espace de liberté pour le spectateur. Dans les faits, il n’est que la pierre d’achoppement sur laquelle vient buter une œuvre déjà claudicante.

M.Merlet